La musique pendant le Covid-19 : le regard de deux chercheurs

Mathilde Blayo 24/06/2020

La crise sanitaire a stoppé pendant plusieurs mois le monde culturel. Alors que les concerts reprennent peu à peu, Esteban Buch et Hyacinthe Ravet analysent, d’un point de vue sociologique et musicologique, l’impact du Covid-19 sur le paysage musical.

Esteban Buch est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, spécialiste des rapports entre musique et politique au 20e siècle dans une perspective historique et musicologique. Hyacinthe Ravet est sociologue et musicologue, chercheuse à l’Institut de recherche en musicologie et Professeure à Sorbonne Université, spécialiste des rapports de genre dans la musique. Ils nous livrent leur regard sur le rôle de la musique dans la crise que nous traversons.

Qu’est-ce qui vous a marqués pendant cette période du confinement ?

Esteban Buch C’est un phénomène majeur et il faudra du temps pour comprendre ce qui s’est passé. La première chose qui m’a frappé, c’est la rupture totale de continuité par rapport aux rituels et pratiques habituelles que l’on a dans les arts musicaux. J’écrivais en janvier, par rapport à l’année anniversaire des 250 ans de la mort de Beethoven, que cette année de commémoration serait comme toutes les autres. On répéterait sa musique, on ferait des colloques qui disent les mêmes choses. La musique classique et le culte des grands compositeurs reposent sur la répétition des œuvres, des gestes, des histoires. J’écrivais cela en janvier et, en une semaine, je me suis rendu compte que tout allait être radicalement différent.

J’ai ensuite observé ce qui était nouveau. On a d’abord voulu remplir le vide en remplaçant les performances qui n’avaient pas lieu par des enregistrements anciens : la machine à répétition était prête à compenser le manque. Mais ça n’a pas suffi. On a alors publié les vidéos de musique de chambre, construites en mosaïque, chaque musicien jouant depuis chez lui. La musique de chambre repose pourtant sur l’unicité de l’espace et, là, il y a eu une fragmentation des lieux de production de l’œuvre, qui se traduit dans ces images puzzle. C’est comme si la fracture était visible par cette fragmentation de l’image et, en même temps, la version est intégrée dans l’écoute d’une personne elle-même confinée, éloignée des autres.

Hyacinthe Ravet Ce qui m’a frappée au début du confinement, ce sont ces vidéos de personnes qui chantaient ensemble à leur balcon, en Italie d’abord, puis en France. Cette circulation entre individus par le son. Pendant cette période où chacun était chez soi, sans la possibilité de se toucher, la musique était un moyen de faire corps ensemble. On s’est vu, à travers les écrans, on s’est entendu, mais il nous a manqué de la matérialité humaine. La musique apporte quelque chose de l’ordre d’une présence commune, une vibration du collectif. On a pu instaurer une connivence, un rapport de proximité grâce à la musique. Dans ce temps musical, chacun joue, chante, apporte sa part avec une visée commune à l’instant t.
Cette volonté des artistes de jouer ensemble malgré le confinement a débouché sur ces vidéos où ils ne jouent pas vraiment ensemble, mais les uns après les autres. On retrouve alors les techniques de certaines musiques traditionnelles comme le kan ha dizkan, où il s’agit de reprendre le jeu sur ce que le partenaire est en train de jouer, de chanter. Des musiques traditionnelles en lien avec la danse et qui rappellent la dimension charnelle de la musique, incarnée au sens propre. Dans le cadre de la musique dite classique, pour laquelle l’image d’une musique “pure” et éthérée domine toujours, le corps s’est révélé pendant cette crise. La question du postillon des chanteurs, du souffle des instrumentistes à vent ramène à l’incarnation physique de la musique, de toutes les musiques.

Peut-on parler d’une nécessité de la musique en temps de crise ?

EB Les crises impliquent des stratégies de résilience qui font, à un moment ou à un autre, appel à la musique. La musicothérapie, au départ, a été utilisée sur les soldats, pour soulager les traumatismes des guerres mondiales. La crise que nous avons connue a cependant une spécificité : le confinement et la distance physique imposée. Elle nous a bousculés dans le rapport au corps des autres, et ce n’est pas terminé.
En même temps, les premières images de la musique dans la crise furent effectivement ces vidéos d’Italiens chantant à leurs fenêtres, qui correspondaient à l’idée que la voix portait la proximité des corps. C’était une manière de dire à ses voisins : je suis avec vous. C’était aussi un contact low tech, sans technique, sans internet. Ces personnes en Italie, comme ceux en France qui jouaient et chantaient depuis leurs fenêtres pour leurs voisins, cherchaient du contact. Cette crise nous a impactés dans notre rapport aux autres et à nous-même. Le fait de “faire lien” a une part très importante dans les pratiques musicales.

HR En situation de crise, la musique est un moyen de partager quelque chose avec autrui, qui vient toucher au plus intime et au plus profond, car elle passe par le corps. Quand on écoute le discours du président de la République au 20 heures, il y a un partage du verbe, du texte qui fait sens, mais dans l’écoute musicale, il y a quelque chose de l’ordre de la sensibilité. La musique est un véhicule très fort de construction identitaire des groupes. C’est une forme de vie, de palpitation, qui rappelle qu’on est ensemble et en partage avec autrui. Le pouvoir de la musique est alors celui qu’on veut bien lui accorder. Une très forte charge symbolique peut être investie dans la musique et, en temps de crise, elle peut contribuer à donner une signification aux événements qui se produisent et qui nous interrogent. Dans de nombreux cas, la musique sert de support à la critique sociale, à la remise en cause du pouvoir politique. Mais elle n’est pas toujours revendicative. Au ­Brésil, la résistance au pouvoir en place ne passe pas seulement par des paroles sérieuses, mais aussi par des musiques très joyeuses. La résistance, c’est de faire se mouvoir les corps ensemble, sentir qu’on est vivant. La crise que nous traversons n’est pas – à première vue – une crise politique, mais dans la circulation de la musique, dans ce partage, il y a aussi cette notion de construction d’un groupe commun, comme un moyen de créer de l’être ensemble.

Quel regard cette crise vous fait-elle porter sur l’après ?

EB C’est une autre chose qui m’a marqué pendant cette période : Daniel Barenboïm jouant à l’Opéra de Berlin, dans un concert retransmis en streaming. Ce concert sans public, ce désert dans la salle, c’est normalement le contraire de ce qu’est un concert. Et pourtant, cette présence en scène sans public de Barenboïm, c’est aussi un rappel puissant que la musique classique, comme institution, veut la solitude quelque part, cherche le moment intérieur. Dans une salle de concert, il n’y a de geste collectif que quand on applaudit. Beaucoup de musiciens diront que non, que la musique c’est le partage, la mise en commun. C’est vrai, mais malgré tout il y a un espace de solitude silencieuse produit par l’institution musicale classique. 
Cette crise a aussi réaffirmé le rôle de la musique dans sa capacité de “faire lien”. La question des sociabilités autour de la musique est essentielle et, si on est d’accord pour dire collectivement que la musique crée du lien social, il faut aussi assumer collectivement la possibilité de faire de la musique et d’en vivre avec dignité.

HR Cette crise pose de vraies questions sur ce qui peut advenir dans “l’après”. Les vidéos réalisées pendant le confinement étaient fabuleuses, mais est-ce que pour autant nous allons vers cela ? Est-ce que la dématérialisation, la fragmentation, une forme de solitude à soi et aux autres, peuvent prendre le pas ? N’aurait-on plus l’envie d’aller ensemble quelque part écouter de la musique ? Ces questions sont réelles et font écho avec la situation sociale et économique, qui irait dans le sens d’une réduction des moyens alloués à la culture. Quand on aura pris l’habitude d’assister gratuitement à un opéra depuis son salon, est-ce que qu’on aura envie de se rendre au concert physiquement et de payer pour cela ? Ces questions posent des enjeux très politiques : la place des individus dans une société, l’importance du lien social et du partage culturel, des moyens économiques et humains consacrés à la culture et à l’éducation, notamment musicale. Cette crise nous a rappelé la dimension charnelle de la musique qui est ancrée dans une réalité sociale, une époque, une société. La musique classique, souvent perçue comme désincarnée et en dehors des préoccupations politiques et sociales, est, comme les autres, faite de chair, de son, d’êtres humains qui la fabriquent. Pendant la crise, les vidéos de ces musiciennes et musiciens classiques ont rappelé l’ancrage social, historique, politique de la création musicale. Cela a aussi permis d’en rappeler la dimension humaine, sociale, économique, tout autant que symbolique.

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