C’est le corps qui interprète…

Dorian Astor 24/06/2020

Comment faire faire au corps un certain nombre de choses que des descriptions et prescriptions strictement physiologiques ne sauraient obtenir ? 

Chanter dans le masque… Vibrer derrière les yeux… Respirer dans le dos… Se tenir à un mètre derrière soi-même… Projeter la voix… Arrondir le son… Faire remonter le flux sonore le long de la colonne vertébrale et le faire jaillir derrière la nuque comme du champagne… Enfoncer les pieds dans la terre… Ancrer l’aigu dans le sol… Poser les consonnes sur les voyelles comme des oiseaux sur un fil électrique… Chanter l’intervalle ascendant de haut en bas, l’intervalle descendant de bas en haut… Cette poésie quelque peu surréaliste est issue de l’inépuisable répertoire métaphorique des professeurs de chant.

Comment faire faire au corps un certain nombre de choses que des descriptions et prescriptions strictement physiologiques ne sauraient obtenir ? On est à peu près assuré que, si on demande à un élève de chant de baisser la langue, d’ouvrir plus ou moins la bouche, de détendre tel muscle du cou ou de la mâchoire, de contracter le diaphragme ou de relâcher les abdominaux, l’information reçue par son cerveau et transmise à des points précis de son corps sera si grossièrement volontaire, si univoquement brutale, que l’énergie déployée, excessive ou insuffisante, créera une surtension ou, au contraire, une atonie préjudiciable à la phonation.
Je ne saurais décider, à partir de l’histoire de la philosophie, si le rapport de l’esprit et du corps est de l’ordre de l’union (Descartes), du parallélisme (Spinoza), de l’entr’expression (Leibniz) ou de quelque autre principe métaphysique, et je ne crois pas que l’histoire des sciences, jusqu’aux sciences cognitives ou neurobiologiques de l’époque contemporaine, nous avance décisivement dans la compréhension de la nature extrêmement mystérieuse des rapports entre représentation mentale et action corporelle. Le fait est que, dans la musique, toute une poétique de la langue doit sans cesse être mobilisée afin que le corps traduise à sa manière ce que l’esprit du musicien veut et se représente pour l’obtenir. Poétique de la langue et chorégraphie du geste, d’ailleurs : le chef d’orchestre communique des images de son corps aux musiciens qui les traduisent. C’est toute la question de l’imagination qui est en jeu : comment une image dans l’esprit modifie ou affecte le corps en le disposant à une action dont les mécanismes sont extrêmement complexes, et l’effet incroyablement précis.
On se pose souvent la question de la synesthésie musicale : que veut dire qu’à un son s’associe une couleur, qu’une musique évoque un paysage, qu’une mélodie sans paroles porte un sens poétique ? Mais ce faisant, on se place du point de vue de la réception : que fait la musique à l’imagination ? Il y a dans l’interprétation musicale tout un chemin inverse : les images qu’un musicien forme dans sa tête sont autant de messages envoyés à la voix ou aux mains qui exécutent : que fait l’imagination à la musique ?
Pour y répondre, je n’ai d’autre traduction que celle de la métaphore, et d’autre métaphore que celle de la traduction : il y a du transport, du déplacement, de la conversion d’une langue à une autre dans le geste musical. Et c’est le corps qui interprète, dans un parfait bilinguisme. Cet interprétariat est infraconscient. Entre la langue des images et le discours musical, on ne sait pas ce que peut le corps – mais c’est lui qui traduit et poétise, le grand artiste souverain. Et je songe à l’enseignement de Zarathoustra à propos du corps :
« Derrière tes pensées et tes sentiments, mon frère, il y a un ordonnateur puissant, un sage inconnu – qui s’appelle soi. Il habite ton corps, il est ton corps. Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse*. »

Pour être musicien, il faut surtout n’être ni physicien ni métaphysicien : le premier ne traite que des informations binaires, le second que des substances dualistes. L’interprète tient bien davantage du poète et du yogi…

* Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, I, “Des contempteurs du corps”, trad. Dorian Astor et Marc de Launay, à paraître.

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