À l’orchestre, des corps qui souffrent

Mathilde Blayo 26/06/2020

Ce sont des maux que les musiciens connaissent bien : troubles musculo-squelettiques, auditifs, dystonie. Des problèmes souvent tus, alors qu’une prise en charge rapide est nécessaire.

C’était d’abord une gêne, puis une douleur dans les épaules et le haut du dos. Thibault Hocquet, 28 ans, cor solo dans un orchestre national, laisse le mal s’installer pendant plusieurs années : « Ce problème mécanique générait des tendinites, des déplacements mécaniques, puisque le corps a compensé de mauvaises positions, les muscles se sont mal adaptés. Cela devenait difficile de serrer la main à quelqu’un, je finissais par ne plus pouvoir lever les épaules. Je jouais avec des positions de secours, en posant presque le bras gauche sur la jambe. » À 31 ans, il finit par s’arrêter deux mois et mettre en place une réadaptation avec deux kinésithérapeutes. Deux ans après, il continue son activité et consulte toujours trois fois par semaine.

Syndromes de surmenage

L’histoire de Thibault Hocquet n’est pas rare dans le milieu de la musique classique. Des troubles musculo-squelettiques, à l’origine assez bénins, s’aggravent alors que les musiciens forcent sur leur corps, prisonniers des tabous du milieu et de la peur de se voir privés de leurs capacités physiques. 

Les problèmes les plus récurrents rencontrés par les professionnels sont des syndromes de surmenage, « parmi lesquels les tendinopathies surtout, mais il y a aussi ceux qui touchent les masses musculaires et qui sont moins connus », explique le Dr ­André-François Arcier, fondateur de l’association et de la revue Médecine des arts et de la Clinique du musicien à Paris. Kinésithérapeute spécialisé dans l’accompagnement des musiciens, Xavier Mallamaci constate que, si la plupart des patients viennent le voir avec une tendinite diagnostiquée par un généraliste, « dans 95 % des cas, ce n’est pas la réalité. On a souvent plutôt affaire à des syndromes de surmenage musculaire. Il ne s’agit pas d’une blessure tissulaire, mais d’une sursollicitation du muscle épuisé par l’effort. » Surcharge de travail, mauvaise hydratation du corps, mauvaise posture… les causes de ces troubles sont multiples et il est nécessaire d’avoir une intervention rapide sur les premières douleurs pour éviter des complications. « On retrouve aussi les compressions nerveuses, explique le Dr Arcier. La main gauche d’un guitariste est en hyperflexion. Avec les gestes répétitifs des doigts, un léger œdème carpien peut se développer. Ça peut être résolu sans chirurgie, si c’est pris à temps. »

Les TMS

Ces troubles musculo-squelettiques (TMS) se retrouvent fréquemment chez les musiciens d’orchestre, notamment d’opéra. « Nous jouons des œuvres très lourdes par leur durée, parfois quatre heures, rapporte Élisabeth Pallas, violoniste à l’Opéra de Paris et membre de la CSSCT1. La programmation ne tient pas toujours compte de l’enchaînement de ces œuvres, ce qui accentue la fatigue des musiciens. » Xavier Mallamaci, qui suit les musiciens de l’Opéra et de l’Orchestre national de Lyon, observe davantage de syndromes de surmenage chez les musiciens d’opéra : « Jouer en fosse est aussi plus propice à la déshydratation, puisqu’il y fait souvent chaud, or le manque d’eau aggrave les risques. Pour les intermittents, les schémas traumatiques sont souvent plus francs, comme des tendinites. » Pour le Dr  Arcier, ce n’est pas qu’une question de répertoire ou de durée de jeu, mais aussi « d’orthodoxie du geste ».

La peur du remplacement

Passés par des formations exigeantes, où un rapport apaisé au corps n’était pas toujours au rendez-vous, les musiciens ont tendance à minimiser les sensations de douleur, de tension. Ces enjeux ­corporels sont encore peu évoqués dans le milieu professionnel et, parmi les intermittents, on craint de montrer ses faiblesses. Julien Barre, violoncelliste dans des ensembles d’instruments anciens, a eu des douleurs musculaires pendant des mois à partir de janvier 2019, jusqu’à se coincer le dos. « Je n’ai pas pour autant arrêté, car nous étions en pleine production. J’en ai parlé aux collègues, puisque je m’arrêtais de jouer sur les tutti, mais pas à l’administration ou au chef, raconte-t-il. Je suis sur un siège éjectable en tant qu’intermittent. Sauf si c’est trop grave et qu’on ne peut vraiment pas jouer, on ne dit pas qu’on a mal, sinon on est remplacé. » Une crainte partagée par un autre violoncelliste, Camille Dupont, qui a tu ses douleurs à la main gauche, favorisées par une hyperlaxité naturelle, avant d’être obligé de s’arrêter huit mois. « Je ne pouvais plus appuyer sur les cordes. C’est un milieu où il faut être performant, ne pas montrer de faiblesse. Il y a plein de violoncellistes qui attendent d’être appelés si tu ne peux pas le faire. »

Tabou de la dystonie

Le sujet reste donc proscrit. Pourtant, faire l’autruche « est très dangereux, souligne Xavier Mallamaci. Plus on lutte, plus il faudra du temps pour aller mieux et on n’est pas à l’abri de complications sévères. Un surmenage musculaire peut envahir d’autres muscles, les tendinites s’étendre. » Dans une toute petite proportion, certains de ces troubles non soignés peuvent dégénérer en dystonie de fonction. Elle toucherait 1 à 2 % des musiciens de haut niveau. Ce trouble neurologique est assez mal connu, difficile à détecter et particulièrement dissimulé dans le milieu. « Les premiers signes de la dystonie apparaissent souvent deux ou trois ans avant qu’un musicien consulte, rapporte le Dr Arcier. Ils ont déjà des difficultés à faire un geste et, là, il faut vraiment se respecter, avoir des gestes physiologiques. » Le spécialiste évoque la nécessité de réels programmes de recherche en France sur la dystonie, qu’on peine à soigner. Xavier ­Mallamaci associe ce trouble à plusieurs facteurs, qui peuvent être cumulés : « Si on a trop lutté contre son corps, étouffé les douleurs. Quand il y a eu un travail énorme, un acharnement répétitif. Il y a aussi une dimension psychologique avec un rapport particulier à l’instrument, à l’orchestre, ou des problèmes personnels. » Il estime que des résultats satisfaisants peuvent arriver rapidement, si le mal est pris dans les six premiers mois. « Le problème, c’est qu’ils viennent souvent trop tard. Il faut dédiaboliser ce terme de dystonie. »

« Comme si on me transperçait le tympan »

Ces troubles que la pratique instrumentale peut provoquer sont aussi favorisés par certains cadres de travail. « Souvent, on se fait mal parce que les conditions de concert sont mauvaises, considère Camille Dupont. J’ai déjà dû déchiffrer la moitié d’un opéra devant le public, faute d’organisation de l’ensemble avec lequel je travaillais. Dans ces conditions, le corps est contracté, on force et on fait des erreurs de posture. » Des situations qui peuvent avoir des conséquences dramatiques, comme pour le corniste Louis Meunier2, qui a eu un accident traumatique sonore pendant un concert : « On n’était pas installés correctement, j’étais collé aux timbales, dans une salle inadaptée. Le chef, voyant que ça ne sonnait pas comme il le voulait, nous faisait jouer plus fort. Un coup de timbale m’a causé une douleur immédiate, comme si on me transperçait le tympan. J’ai eu des nausées, mais je suis resté en me bouchant l’oreille. À la fin du morceau, il y a eu un nouveau coup, plus fort encore. Je suis sorti en titubant, j’entendais comme dans un casque en coton. » Depuis, Louis Meunier a des acouphènes et souffre d’hyperacousie. Il a dû arrêter son activité d’orchestre et peut continuer à enseigner grâce à des appareils et à l’hypnose. Malgré les conséquences que ces troubles auditifs ont sur son activité de musicien, il n’est reconnu travailleur handicapé qu’à 3 %, ce qui ne lui donne pas droit à une allocation. Seule son assurance personnelle, contractée dans sa jeunesse, lui permet de continuer à vivre.

Accompagnement insuffisant

Louis Meunier avait pourtant alerté son orchestre sur ses sensibilités auditives : « On ne m’a pas du tout compris au début. J’ai dit plusieurs fois qu’on était mal agencés, qu’on devrait avoir des estrades plus hautes pour que le pavillon de celui de derrière n’arrive pas à hauteur de l’oreille du musicien de devant, par exemple. » Le corniste constate aussi une évolution dans le jeu des orchestres, qui ont tendance à jouer de plus en plus fort. « Depuis les années 1960, les cuivres et les percussions ont évolué en puissance. Le volume sonore d’un orchestre symphonique est aujourd’hui bien supérieur à celui des années 1960. » Un constat que partage Élisabeth Pallas, qui s’interroge sur les qualités acoustiques des salles, dont les musiciens doivent parfois compenser les manques par l’intensité sonore. De manière générale, les personnes interrogées regrettent un manque d’attention du personnel administratif sur ces questions. « En dix ans, je n’ai eu qu’une seule visite médicale basique, confie l’un d’eux. On a eu une sensibilisation une fois à la question des postures, mais c’est largement insuffisant. Avec l’exigence artistique qu’on a, il faudrait qu’on voie un kiné régulièrement, comme c’est prévu pour les danseurs. »

Un kiné pour les musiciens

« Il y a beaucoup à faire. J’aimerais qu’on fasse plus, reconnaît Aline Sam-Giao, directrice générale de l’Orchestre national de Lyon. Mais le problème est budgétaire. On n’a pas beaucoup de marge de manœuvre en tant qu’institution subventionnée. À Lyon, je mise surtout sur la prévention. On a aussi des pare-sons, des bouchons d’oreille moulés, qui sont totalement normalisés. » Plusieurs musiciens interrogés critiquent néanmoins ces outils qui perturbent le jeu, la justesse, l’écoute. Mais les musiciens lyonnais ne sont pas les plus à plaindre. La municipalité fait appel à un kinésithérapeute depuis une dizaine d’années, pour accompagner les musiciens de l’Orchestre national et de l’Opéra. Xavier Mallamaci passe avec eux une centaine d’heures par an, en séances individuelles ou collectives : « On travaille notamment en fosse d’orchestre, où l’on réfléchit à l’orientation des sièges, au réglage des pupitres, des lumières, à optimiser ce petit espace pour qu’il y ait moins de risques de tension. » Un kinésithérapeute intervient également auprès des musiciens de l’Opéra de Paris depuis deux ans. La CSSCT affirme avoir une écoute attentive de la direction et travaille sur des oreillettes qui renverraient l’ensemble de l’orchestre au musicien.

Impact psychologique

Les membres de la CSSCT de l’Opéra de Paris, tout comme Xavier Mallamaci, représentent des intermédiaires auprès desquels les musiciens peuvent plus facilement se tourner et exprimer leurs craintes. « Il faut absolument considérer la détresse psychologique que produisent ces troubles », alerte Élisabeth Pallas. Thibault Hocquet évoque l’anxiété qui accompagne le mal : « On joue avec la douleur et la peur de ne pas savoir si l’on pourra jouer encore longtemps. C’est très dur de voir son corps se dégrader, alors que c’est un métier dans lequel on a énormément investi. » Une inquiétude que met de côté Camille Dupont, dont les douleurs ne diminuent pas : « J’ai l’impression que ça empire d’année en année, l’impression d’un compte à rebours, mais je ne veux pas penser à la possibilité de ne plus jouer. J’ai tout donné pour faire ça. Il n’y a pas forcément l’écoute et l’accompagnement psychologique nécessaires dans ce milieu, mais en même temps, comment pourrait-on être accompagné ? Il faudrait que dès le conservatoire on nous apprenne à prendre soin de notre corps3. » Louis Meunier a été témoin de musiciens qui « dépérissaient d’un point de vue psychologique. La plupart du temps, personne ne parle de ces problèmes. Quand j’en ai parlé parce que ça n’allait pas, j’ai vu que je n’étais pas seul. »

 

1 Commission santé, sécurité et conditions de travail. Cet organe du comité social et économique a remplacé l’ancien CHSCT.

2 Le nom a été modifié.

3 Sur le sujet, lire Enseigner dans un conservatoire : et la santé ?, LM 476
  La santé dans la formation supérieure du musicien, LM530

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