La prise en compte du corps dans la formation

Mathilde Blayo 26/06/2020

Le temps d’une éducation musicale où la souffrance du corps était considérée comme normale est-il derrière nous ? Dans les conservatoires, grâce à des méthodes alternatives, le corps devient un instrument à choyer et à utiliser à bon escient.

Dalcroze, Alexander, Feldenkrais… ces méthodes et techniques sont de plus en plus présentes dans les conservatoires et ont toutes en partage le travail sur le corps. La notion du lien entre la conscience du corps et la qualité du jeu des musiciens se développe dans les conservatoires, parmi les enseignants et directeurs, depuis une quinzaine d’années. De même, la question de la santé du corps du musicien est davantage abordée. « Cette idée qu’une disponibilité du corps sert la performance musicale n’est peut-être pas encore majoritaire dans nos établissements, mais elle se propage », témoigne Viviane Serry, directrice du CRR de Nantes.

Le soin en conservatoire

À Nantes, pour le séminaire de rentrée 2019, les enseignants ont souhaité rencontrer un kiné spécialiste de l’accompagnement des musiciens pour pouvoir eux-mêmes surveiller les postures de leurs élèves. Au Conservatoire de Paris, des ateliers de prévention des troubles musculo-squelettiques et auditifs sont assurés dans les premières années. Un pôle médical prend aussi en charge le suivi des élèves, « mais une grande partie de ses ressources est dédiée aux danseurs, indique Émilie Delorme. Il y a eu beaucoup de choses mises en place du côté de la danse, mais pas encore assez du côté des musiciens. » En poste depuis peu, la directrice du CNSMD souhaite développer l’accompagnement des musiciens dans les pathologies rencontrées pendant leur cursus, mais, pour elle, il y a encore « une révolution à faire sur le rapport à la souffrance dans l’apprentissage de la musique. C’est un tabou dont il faut sortir, pour comprendre que le corps est un outil à soigner et à écouter. » Jean-Paul Odiau, directeur du CRR d’Annecy, partage cette idée. Son établissement propose depuis dix-huit ans des cours suivant la méthode Feldrenkrais, « pour conscientiser l’élève sur son corps ».

La méthode Feldenkrais

C’est Claire Chanet qui donne ces cours à Annecy. À travers cette méthode « d’éducation somatique », elle veut « apprendre à ressentir ». Inventée dans les années 1950 par Moshe Feldenkrais, physicien et sportif blessé au genou, cette méthode « permet de mieux comprendre comment le corps fonctionne, à mieux répartir le mouvement sur l’ensemble du corps », explique Claire Chanet. Dans ses cours, les étudiants apportent rarement leurs instruments et travaillent plutôt à explorer des mouvements. « Un pianiste ou un flûtiste sollicite beaucoup les doigts, la nuque aussi. L’idée est de redistribuer le mouvement ailleurs dans le corps pour libérer les doigts, les faire plus légers, explique l’enseignante. Cela ne passe pas par un choix mental, mais par le développement de sensations, en testant, en redécouvrant d’autres possibilités de mouvement. » Le musicien prend des habitudes posturales qui réduisent ses possibilités corporelles. À titre de comparaison, Claire Chanet évoque le bébé à la naissance, qui « bouge tout en même temps, les mains, les pieds, la bouche. Petit à petit, il apprend à différencier et construit son schéma moteur en explorant les possibilités de son corps. Le Feldenkrais mène une exploration de plus en plus fine de ce qu’il est possible de faire, ce qui permet de recréer des possibilités de mouvement. » La méthode développe l’écoute des étudiants à leur propre corps pour qu’ils trouvent eux-mêmes les moyens de soulager une douleur, d’adopter une posture plus confortable. Ce « cadre d’exploration » de ses possibilités corporelles est aussi recherché par les élèves pour gérer le trac et le stress.

La technique Alexander

La méthode Feldenkrais fait écho à la technique Alexander. Créée par l’acteur Frederick Matthias Alexander à la fin du 19e siècle, celle-ci cherche à trouver une distribution équilibrée des forces dans le corps. « On redécouvre le fonctionnement du corps avec les mouvements distribués à partir de la connexion tête-colonne vertébrale », explique Agnès de Brunhoff, qui enseigne cette technique au CNSMD de Paris. Dans ses cours, les élèves viennent avec leur instrument : elle étudie leur posture, les zones où s’accumulent les tensions musculaires. « On travaille ensuite des gestes quotidiens : se lever, s’asseoir, marcher, lever un poids. L’idée est de développer des muscles atrophiés, qu’on n’utilise pas et de s’en servir dans le geste musical. » Cette technique permet, par exemple, pour les instrumentistes à vent qui portent leur instrument, d’alléger la tension sur les épaules et les trapèzes, en utilisant les muscles profonds de la colonne vertébrale.

« Chercher le plaisir du jeu »

Tendinites, blessures musculaires peuvent être évitées et soignées, et le musicien peut y gagner sur le plan du son. « J’ai eu un élève bassoniste qui avait d’énormes problèmes aux trapèzes et un son assez pauvre, avec peu de présence corporelle, un trac terrible en audition. Il a réussi à développer son jeu, son endurance, sa personnalité musicale avec un son épanoui en se décrispant. Il faut abandonner la pratique stakhanoviste de la musique en vue d’un résultat, pour chercher le plaisir du jeu. » Agnès de Brunhoff travaille avec cette technique depuis trente ans et a vu évoluer lentement le rapport au corps dans les établissements français. « Cette technique est beaucoup plus répandue en Grande-Bretagne ou en Allemagne. En France, c’est encore marginal. C’est toujours difficile de ne pas être mis dans le sac des techniques “qui font du bien” du type yoga, massage… La technique Alexander devrait trouver sa place beaucoup plus tôt dans le parcours des musiciens et dans la formation des enseignants. Elle ne devrait pas être optionnelle comme c’est le cas aujourd’hui. » En France, deux écoles, dont une fondée par Agnès de Brunhoff, forment les enseignants à la technique Alexander, contre une cinquantaine en Allemagne.

La formation musicale et le corps

D’autres méthodes utilisent le corps comme outil pour mieux comprendre la musique, comme la méthode ­Dalcroze. La Suissesse Anne-Gabrielle Chatoux, présidente de l’association Dalcroze France et professeure de formation musicale au CRC de Vincennes et à la Maîtrise de Radio France, travaille toutes les notions musicales autour d’exercices corporels : « Pour faire comprendre ce qu’est une mesure à trois temps, par exemple, nous faisons plusieurs exercices pour ressentir cette mesure sous ses différents aspects : sensation du temps fort et des temps faibles en utilisant le poids du corps, sensation de la durée de la mesure grâce à un mouvement corporel dans l’espace. Il faut permettre à l’enfant de ressentir en lui cette notion, d’acquérir une pulsation intérieure, de créer des images motrices que le corps mémorisera de façon profonde. On analyse ensuite le ressenti dans un cadre plus traditionnel d’enseignement où la mémoire du corps joue un rôle essentiel. » Créée à la fin du 19e siècle par le compositeur et pédagogue suisse Émile Jaques-­Dalcroze*, la méthode part de l’idée que le cerveau comprendra mieux ce qui est inscrit dans le corps. « C’est une méthode qui développe la finesse de l’oreille, le sens du rythme, la sensibilité nerveuse et l’aptitude à communiquer spontanément ses émotions », rapporte l’enseignante. Il y a une quinzaine d’enseignants dalcroziens en France, dont quatre formateurs titulaires du diplôme supérieur permettant d’enseigner la méthode au plus haut niveau. En 2018, ­Anne-Gabrielle Chatoux a monté, en collaboration avec Lætitia Disseix-Berger et Anne ­Lamatelle-Meyer, un certificat Dalcroze à Vincennes. Les premiers étudiants finissent la formation cette année, une nouvelle session débutera en octobre. Encore peu présente en France, la méthode est pourtant très demandée. « J’ai vécu l’évolution des considérations sur le corps, depuis mon arrivée en France en 1995, rapporte la formatrice. Depuis une dizaine d’années, aussi grâce à l’avancée des neurosciences, on parle davantage du corps dans l’apprentissage de la musique. »

L’orchestre dansant

Les cours de formation musicale et d’éveil sont particulièrement adaptés à l’expérimentation corporelle de la musique. À Nantes, l’éveil des plus petits est commun à la musique et à la danse. « On y travaille les notions communes aux disciplines : le sens du rythme, le rapport à la disponibilité corporelle, à l’écoute de la musique vécue dans le corps », précise Viviane Serry. Le rapport à la danse est aussi au centre du travail de l’Orchestre dansant, orchestre des troisième ­année du premier cycle au CRR de Nantes. « Chaque morceau est joué assis à la chaise, mais aussi debout et dansé, avec des pas simples selon le rythme binaire ou ternaire, explique Cécile Grenier, professeure d’alto, qui encadre l’orchestre. À l’alto comme au violon, on se concentre beaucoup sur le haut du corps. J’essaie de réconcilier le corps dans son intégralité en convoquant aussi les jambes. » C’est la Suissesse Tina Strinning, inspirée par la méthode Dalcroze, qui développe ce concept avec Les Violons dansants. « Les enfants de 9-10 ans sont plus disponibles, quand ils sont en mouvement. Avec ce travail, on cherche à libérer le geste et l’écoute, poursuit Cécile Grenier. Les enfants jouent de façon plus souple, plus libre, et il y a une vraie cohésion de groupe. On casse un peu la vision de l’orchestre morcelé, où le dernier violon se cache derrière le pupitre. Là, tout le monde prend sa place. »

Transdisciplinarité

De plus en plus utilisée en cours de formation musicale, la danse est présente depuis longtemps dans certains départements de musique, comme en baroque. Il y a aussi des inter­ac­tions entre les départements musique, danse et théâtre des conservatoires, d’après Viviane Serry : « La transdisciplinarité a d’abord été une évidence dans les départements de théâtre, ce qui s’est ensuite diffusé dans les autres départements. » À Nantes, les étudiants en musique actuelle amplifiée suivent aussi des cours de danse. Cette année, lors de La Folle Journée de Nantes, une danseuse a travaillé avec les percussionnistes dans un concert mis en scène. « Les schémas classiques d’orientation pédagogique doivent être revus afin que les formations ne se fassent plus en silo, mais de façon transversale, envisage Viviane Serry. Notre objectif, c’est de développer l’artiste en chacun de nos élèves, et cela dépasse le champ d’une discipline. Ceux qui ont travaillé leur corps vont sur scène avec une conscience de l’espace qu’ils occupent, de la présence qu’ils ont, ce qui est aussi important pour le spectateur dans l’émotion artistique qu’il va recevoir. »

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