Formation musicale : bientôt la pénurie de professeurs

Suzanne Gervais 26/06/2020

La France compte environ 82 000 élèves en formation musicale dans les conservatoires, et on trouve de moins en moins de professeurs. Est-ce à dire que le métier n’attire plus les jeunes musiciens ?

Deux. C’est le nombre d’étudiants qui préparent, en 2019-2020, le diplôme d’État (DE) de formation musicale (FM), au PESMD Bordeaux-Nouvelle Aquitaine. Pour près de 70 inscrits. « Sur l’ensemble de nos promotions, on a, chaque année, entre un et trois étudiants qui se destinent au métier de professeur de FM, explique le directeur, Laurent Gignoux. Pourtant, ce sont des profils très recherchés. Nos étudiants sont très sollicités pendant leur formation. Les établissements se les disputent ! »

Offre en hausse, demande en berne

Un fossé entre l’offre et la demande qui frappe aussi Brice Montagnoux, directeur de l’IESM, à Aix-en-Provence. « D’après une étude que nous avons réalisée sur les postes à pourvoir en région Paca, 57 vont se libérer d’ici à 2029 à cause des départs à la retraite. » Or, à Aix-en-Provence comme à Bordeaux, les candidats au DE de FM se comptent sur les doigts d’une main. David Le Moigne, enseignant au CRR de Tours, et trésorier de l’Association des professeurs de formation musicale (APFM), n’hésite pas à parler de pénurie : « Les pôles supérieurs forment de moins en moins de professeurs de FM. Des directeurs passent une annonce et, trois mois plus tard, n’ont toujours aucune réponse. » Le métier ne semble pas séduire. Pourtant, la formation musicale est sans conteste la discipline qui a le plus évolué ces dix dernières années.

Dynamiter la légende noire

Des rangées d’élèves à leur table, les yeux rivés sur un manuel de solfège, les minutes qui s’écoulent péniblement. L’image d’un cours théorique et ennuyeux a la peau dure. Pourtant, une majorité d’enseignants passionnés dynamitent ce qui reste de ces clichés. « L’enseignement est bien plus oral qu’auparavant, explique Claude Villard, responsable de la formation au CA de FM du CNSMD de Paris (voir encadré). La FM a intégré plein de nouveaux répertoires, notamment extra­européens. » Pour son collège, Jean-Paul Despax, professeur de didactique de la FM, ces dernières années ont été marquées par la place de l’instrument et du corps dans le cours. « En FM on pousse les tables, on se met debout, on bouge, on fait des rondes, des échauffements vocaux, on sort les instruments, on improvise… La FM n’est absolument plus statique. » Avouons qu’une dictée musicale à l’instrument, plutôt qu’à l’écrit, est bien plus excitante. Discipline transversale, complète, la formation musicale de 2020 est tournée vers la pratique collective. Malgré une faible proportion de DE de FM, « les musiciens qui choisissent la FM y vont pour la discipline en tant que telle, par vocation, et non pour s’assurer un complément d’heures, assure David Le Moigne. Avant, beaucoup de musiciens enseignaient la FM sans être formés… et sans réel intérêt. »

De nouvelles vocations

La vocation, Charlotte Cotteau, 32 ans, professeur à l’école de musique de Haguenau, dans le Bas-Rhin, l’a eue très tôt. « La dimension incroyablement créative de la FM m’a tout de suite plu. On touche des univers musicaux et humains très différents. Un cours de FM est une microsociété avec des élèves qui ont des oreilles et des postures musicales très différentes. On invente, on improvise… Il existe bien plus de méthodes que pour les instruments. Croire que la FM est ennuyeuse, c’est bien mal la connaître. L’expérimentation est quotidienne. » La preuve, pendant le confinement : « Au bout de trois mois de cours à distance, j’étais à la limite de ce que je pouvais proposer aux élèves. On voit bien que la FM, c’est autre chose que de prendre un bouquin et de faire de la lecture de notes dans les sept clés ! » Une polyvalence inhérente à la discipline. À Aix-en-­Provence, les étudiants qui ­préparent le DE de FM ne s’ennuient pas : « Dans leur formation, ils touchent aux musiques actuelles, à la danse, aux musiques anciennes, explique le directeur. On ne propose pas tout tous les ans, mais sur trois ans on fait venir des intervenants qui les initient à des méthodes très variées, comme les pédagogies actives de type Dalcroze, O Passo… Cela leur donne des pistes. »

Musicien avant tout

Une discipline vivante, où l’enseignant est avant tout musicien. Dans les pôles supérieurs, les étudiants qui préparent le DE de FM participent aux auditions et aux concerts au même titre que les futurs professeurs d’instrument. D’ailleurs, l’arrivée des instruments dans le cours de FM permet aux enseignants de mettre en avant leurs qualités de pédagogues, assurément, mais aussi d’artistes. Car ils ont besoin de se sentir valorisés. « À force de voir leur discipline déconsidérée, les profs de FM sont très craintifs et se dénigrent beaucoup, a remarqué Charlotte Cotteau. J’ai entendu tellement de parents déposer leur enfant pour le premier cours en glissant : “Tu verras, c’est ennuyeux, mais ça va passer.” » Pourtant, les mentalités les plus dures à secouer ne sont pas toujours celles des élèves et de leurs parents.

Changer les mentalités des professeurs d’instrument

Pour Charlotte Cotteau, « le problème de la FM, c’est qu’elle est toujours présentée comme un complément du cours d’instrument. Certains professeurs d’instrument n’hésitent pas à venir voir leur collègue de FM pour lui dire : “Tu pourras voir croche-deux-doubles avec tel élève et la syncopette avec tel autre ?” Si la FM est vue comme la dernière roue du carrosse, comme une discipline annexe, ce n’est pas étonnant que les jeunes n’aient pas envie de s’y former. C’est une bataille de tous les jours ! »

Dans leur formation, tous sont considérés comme professeurs de musique, mais dans bien des établissements, professeur d’instrument et professeur de FM ont un statut différent : « Outre le fait que le professeur d’instrument est quasiment un dieu pour certains élèves, sa discipline n’est pas sans cesse remise en question », assure Charlotte Cotteau. D’où l’importance qu’instrumentistes et étudiants en FM se côtoient pendant leur formation. « Dans les promos DE et CA, ceux qui seront les collègues de demain doivent apprendre à se connaître, à parler un langage commun, pour réussir à travailler ensemble », estime Jean-Paul Despax.

Encourager les doubles diplômes

La frontière entre professeur d’instrument et professeur de FM s’atténue cependant avec le phénomène des doubles DE, qui suscitent un réel engouement. Au Cefedem Auvergne-Rhône-Alpes, beaucoup d’élèves qui se forment en FM préparent aussi un DE d’instrument. « De plus en plus d’élèves sont intéressés par la double casquette, explique Jacques Moreau, le directeur. Il y a un intérêt pédagogique, mais aussi un grand pragmatisme. » Les directions sont en effet intéressées par des profils ouverts à d’autres compétences et capables de monter des projets collectifs. À l’IESM d’Aix-en-­Provence, Brice Montagnoux va plus loin : « Il faudrait proposer des double DEM ! On manque cruellement de main-d’œuvre qualifiée en FM et en accompagnement piano. Il est dommage de former beaucoup de pianistes qui veulent être professionnels et qui peineront à trouver du travail, quand une meilleure orientation des diplômes pourrait déboucher sur des emplois stables. » Force est de constater que le métier de musicien, et notamment de professeur, est fait aujourd’hui ­d’association de compétences multiples. Un choix pragmatique, mais, aussi un rempart contre l’usure et la lassitude.

Le cas strasbourgeois

Dernier-né, le DE de FM est proposé à la Haute École des arts du Rhin (Hear) de Strasbourg depuis septembre 2019. Le cas strasbourgeois est particulier : il n’est ouvert qu’aux étudiants qui ont un DE d’instrument à la Hear. « L’objectif était, notamment, de le proposer aux instruments pour lesquels il est difficile d’avoir un poste à temps complet : hautbois, basson, tuba… », explique Valérie Kleinberg, responsable pédagogique. Les étudiants intéressés par ce second DE suivent une trentaine d’heures de formation : la préparation des cours et la progression des élèves, les manuels, les instruments en cours de FM, la voix, les méthodes dites actives… « Les deux premières élèves du cursus, une pianiste et une flûtiste, ont été étonnées de voir à quel point construire un cours de FM est différent, et bien plus complexe, qu’un cours d’instrument. »

La meilleure des pubs

Pour vivre et attirer des enseignants, la FM a besoin de publicité. Pour David Le Moigne, la meilleure des communications se fait dans les les conservatoires. « Je connais des CRR très vieille école, où l’on enseigne le solfège à l’ancienne. Comme par hasard, les cycles spécialisés de FM sont désertés. A contrario, dans un conservatoire comme celui de Tours, 22 candidats ont intégré le cycle spécialisé de FM l’an dernier. Il n’y a pas de mystère : quand, pendant tout leur cursus, les élèves vivent une FM incarnée et vivante, ils ­adhèrent. » Une certitude partagée par Jean-Paul Despax : « Les choix de recrutement de la part des directions des conservatoires sont cruciaux pour l’avenir de notre discipline. » Malgré un faible nombre de musiciens qui choisissent de se former à la FM, les professionnels se veulent optimistes : « On a moins besoin de défendre notre discipline qu’il y a dix ans. On sent que les directions, les autres professeurs et aussi les parents comprennent, peu à peu, ce qu’est vraiment la FM », assure David Le Moigne. Les anciens adhérents voient, chaque année, des jeunes arriver au congrès de l’APFM. « Ils aiment la FM pour elle-même, la dimension collective », commente Claude Villard.

La FM, dont certains prédisaient la disparition, est loin d’avoir dit son dernier mot..

 

Un CA très récent

La formation diplômante au certificat d’aptitude (CA) de FM a ouvert au CNSMD de Paris en septembre 2018 ; 30 candidats se sont présentés au premier tour, 10 au deuxième. Le cursus dure deux à quatre ans. Les candidats doivent avoir l’équivalent d’une licence en instrument ou en musicologie au CNSMD. Si leur profil est varié (instrument, direction d’ensemble, histoire de la musique, écriture, analyse, composition…), l’essentiel des troupes vient des classes d’érudition. Un CA de FM est en cours de création à Lyon.

Or, pour alimenter ces formations, les pôles supérieurs ont un rôle à jouer, selon Claude Villard, du CNSMD de Paris : « Ils ne sont pas assez nombreux à proposer la formation au DE. Le maillage territorial est un peu lâche. Il y a des pôles supérieurs ou des Cefedem dans toutes les régions, mais les régions sont devenues tellement immenses que ce n’est pas un choix facile, pour un musicien, de faire 300 kilomètres pour aller se former toutes les semaines à Toulouse, Nantes ou Bordeaux. ».

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