Catherine Morin-Desailly : « La culture n’est pas reconnue comme un secteur économique à part entière »

Mathilde Blayo 26/06/2020

Présidente de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat et conseillère régionale de Normandie, la sénatrice de centre droit prend la tête de l’Association française des orchestres (AFO).

Comment envisagez-vous votre poste de présidente de l’AFO ?

C’est un milieu qui m’est familier, en tant que membre du conseil d’administration de l’Orchestre régional de Normandie et de l’Opéra de Rouen, que j’ai présidé un temps. Je suis extrêmement attachée à ce milieu et je milite pour qu’on s’y attache davantage. Je veux que ce secteur soit reconnu. On a une chance formidable en France et il faut préserver cela.

Ma première étape sera de mener la mission orchestre qu’a confié le ministre de la Culture à l’AFO en étroite collaboration avec la direction de la musique. Cette mission doit réfléchir au devenir de l’orchestre, au modèle économique, à son rôle dans les territoires. Depuis 2015, on ne s’était plus préoccupé des orchestres et de la musique de patrimoine et de création. Nous sommes toujours dans l’héritage du plan Landowski. Il y a eu la loi de décentralisation de 2004, mais sinon on ne s’est pas beaucoup intéressé au devenir des orchestres et de l’enseignement artistique. Nous attendons la nomination des experts. J’espère que la mission va démarrer le plus vite possible pour induire des réponses à la crise sanitaire que nous traversons.

Vous arrivez à la tête de l’AFO dans une période très particulière. Quelles seront vos priorités pour les mois à venir ?

Ce sera d’assurer le devenir des orchestres et de l’écosystème qui les entoure. Nous allons veiller à ce que l’État et les collectivités territoriales regardent de près la situation des orchestres et ensembles indépendants du territoire pour trouver des solutions. Dans un premier temps, je laisserai chaque orchestre gérer ses relations avec son autorité de tutelle. Il est important que chacun puisse discuter avec les collectivités locales dans une relation de confiance. Les régions, les départements, les villes mettent en place des choses pour soutenir les acteurs culturels. La région Normandie, dont je suis conseillère régionale, connaît une perte de ses recettes de 70 millions d’euros, pour autant il n’est pas question de baisser les subventions à la culture. Le problème est que les collectivités locales sont soumises au pacte de Cahors, qui induit qu’elles ne peuvent pas dépasser de 1 ou 2% les augmentations de budget de fonctionnement par année. Mais cette règle explose dans une période comme celle-ci, qui impose à toutes les collectivités de se mobiliser financièrement en soutien à tous les acteurs de territoire. Ce pacte doit être revu. On ne peut pas demander en même temps de maîtriser les dépenses de fonctionnement et que tout le monde participe à l’effort d’urgence. Il faut un dialogue fructueux entre l’État, les collectivités territoriales et les acteurs de terrain.

Quel regard portez-vous sur la façon dont le secteur culturel a été pris en compte dans la gestion de la crise ?

Certaines structures ont pu bénéficier des mesures d’aide de l’État, d’autres non. Nous attendons toujours des mesures spécifiques pour celles qui n’ont pas le droit au chômage partiel. Côté intermittents, nous sommes satisfaits de l’année blanche, mais nous attendons toujours le décret. Certains vont bientôt arriver en fin de droit. Il nous semble aussi important d’avoir davantage d’informations sur les 50 millions d’euros débloqués pour le Centre national de la musique. On ne sait rien de la distribution et des déclinaisons de ce montant.
Ce qui va poser le plus problème, c’est la durée de fermeture des établissements et la possibilité ou non de reprendre une activité normale. La part de recette propre de ces structures sera grandement impactée. Nous demandons que soient finalisés les dispositifs sanitaires, les fiches métiers que nous n’avons toujours pas reçues, malgré un besoin urgent. Les structures sont prêtes à comprendre qu’on ne peut pas rouvrir immédiatement comme avant, mais il faut s’organiser, anticiper. Elles ont aussi besoin de rassurer les publics avec des protocoles sanitaires clairs.

De manière générale, pendant cette crise les acteurs culturels avaient besoin d’un discours de reconnaissance et d’attention sur leur travail, leurs besoins. Les discours officiels sont venus tardivement et de manière déconnectée.  Le président, qui a reçu les artistes de façon plus décontractée qu’il n’aurait reçu les patrons du CAC40, a donné l’impression de ne pas être pris au sérieux. Il n’y a pas le sentiment que la culture est reconnue comme un secteur économique à part entière. Alors que le secteur culturel c’est plus d’emplois que l’automobile en France, des emplois non délocalisables, avec un grand panel de métiers, inscrits dans un territoire. Le discours sur la tenue des festivals était confus et a obligé des directeurs à se faire hara-kiri en annulant leur édition, sans qu’il y ait eu de discours général qui repose sur une réalité territoriale. Nous sommes dans un pays très centralisé et, pourtant, la décentralisation apparaît comme une clé de cette crise. Plus que jamais le ministère de la Culture doit dialoguer, s’appuyer sur les collectivités territoriales. Une mutation doit s’accélérer en matière de décentralisation.

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