La musicothérapie, une discipline en quête d’harmonie

Coline Garré 26/06/2020

Dans la santé, en conservatoire ou en prison, la musicothérapie est une discipline en plein essor. Mais l’absence de réglementation pourrait profiter à des professionnels peu scrupuleux.

Combien la France compte-t-elle de musicothérapeutes ? Quelles sont leurs formations et leurs pratiques ? En l’absence d’une reconnaissance par les autorités françaises (contrairement aux Pays-Bas, au Royaume-Uni ou à l’Allemagne, par exemple), il est difficile de répondre précisément. Les contours de la discipline, qui croise soin et musique, peuvent sembler flous. Plus d’une centaine de définitions existent, si bien que la Confédération européenne de musicothérapie a renoncé à en imposer une.

Cumul d’emplois

En France, les musicothérapeutes seraient entre 1 500 et 3 000. La Fédération française de musicothérapie (FFM) publiera prochainement les résultats d’une enquête permettant d’affiner la fourchette. Et les modalités d’exercice. « Nous exerçons en libéral (notamment en auto­entrepreneur), ou en salariat, mais cela relève peu du choix du musicothérapeute », observe Émilie Tromeur-­Navaresi, la vice-présidente. « Le temps plein en CDI est très rare. La plupart d’entre nous cumulons plusieurs emplois », complète ­Mickaël Genguelou, son président.

Les salaires varient selon les situations. « Quand une institution reconnaît la musicothérapie, elle applique la grille des para­médicaux, mais cette reconnaissance est variable. Le salaire est souvent à négocier au cas par cas », poursuit Mickaël Genguelou. Paradoxe, Pôle emploi reconnaît la musicothérapie…

Hétérogénéité des formations

La même hétérogénéité frappe les formations. La Fédération en agrée cinq : le master de l’université Paris-Descartes, lié à l’historique Association française de musicothérapie, l’Institut de musicothérapie de Nantes (intégré à la faculté de médecine), qui délivre un diplôme universitaire comme l’université Paul-Valéry de Montpellier, et les certificats de deux centres privés, l’Atelier de musicothérapie de Bourgogne et le Centre international de musicothérapie, à Noisy-le-Grand. Mais certains se prétendent musicothérapeutes avec, pour seul bagage, quelques stages inconsistants, jetant le discrédit sur la profession et mettant en danger les patients.

Un code de déontologie

Pour acquérir la reconnaissance du statut, ou au moins la protection du titre (par l’inscription au répertoire des professionnels de santé Adeli), la profession a entamé un mouvement d’harmonisation depuis plus de vingt ans. Un code de déontologie a vu le jour en 2004, puis un référentiel en 2016. Celui-ci définit la musicothérapie comme une « pratique de soin, de relation d’aide, d’accompagnement, de soutien ou de rééducation, utilisant le son et la musique, sous toutes leurs formes, comme moyen d’expression, de communication, de structuration et d’analyse de la relation ». Elle s’adresse à tous les âges, du nourrisson aux personnes âgées, en séance individuelle, groupale ou familiale. Elle est « active » lorsqu’elle repose sur la production sonore et musicale, l’improvisation, la créativité, ou « réceptive », quand elle est fondée sur l’écoute.

Connaissances musicales

Quant au musicothérapeute, il est défini dans ce référentiel comme un professionnel de santé qui possède « des connaissances confirmées dans le domaine musical, une pratique musicale régulière et des capacités d’improvisation instrumentale ou vocale ». C’est un musicien. « La musique, le sonore, est notre outil de travail avec le patient, argumente Émilie ­Tromeur-Navaresi. Sans oublier que certains patients peuvent être eux-mêmes musiciens. » François-Xavier Vrait, directeur de l’Institut de Nantes, invite ses élèves à « continuer d’être musiciens par ailleurs » pour n’être pas frustrés : « La richesse du métier de musicothérapeute tient davantage à la relation thérapeutique qu’à la quête d’un plaisir esthétique. » Parmi les postulants à sa formation, la moitié vient de la musique, l’autre de la santé, mais avec une culture musicale solide et le désir de réunir les deux formations.

Nouvel élan sous l’inspiration de la psychanalyse

L’élaboration du référentiel fut l’occasion de faire dialoguer et de rapprocher les différents courants de la musicothérapie. Ce travail a donné un nouvel élan à la discipline, dont le sens actuel ne peut se comprendre, selon François-Xavier Vrait, sans retracer son histoire. « Quand la musicothérapie s’est structurée dans les années 1950-1970, on se posait la question : “Qu’est-ce que la musique fait au patient?” On voyait la musique comme un médicament et le musicothérapeute comme un technicien à son service. » Puis, des années 1980 à 2000, sous l’inspiration de la psychanalyse, l’accent s’est déplacé sur la relation thérapeutique. « Le patient devient le sujet, et la musique, un outil d’expression et de structuration. On se demande : “Qu’est-ce que le patient fait de la musique ?” poursuit François-Xavier Vrait, entré dans le métier à cette époque. Quitte à délaisser les effets de la musique. » Dans les années 2000, les progrès des neurosciences donnent une assise scientifique à la musicothérapie (voir encadré, page précédente) et questionnent à nouveaux frais les effets de la musique. Cette fois, sans oublier le patient. « L’enjeu devient : ce que le patient fait de ce que la musique lui fait », résume François-Xavier Vrait.

Licence ou master ?

Si les musicothérapeutes se sont accordés sur les fondements de leur profession, la réglementation des formations est encore l’objet de débats, chaque centre ayant sa vision et son histoire. La FFM plaide pour un alignement des cursus sur le niveau des 42 masters européens. Patrick Berthelon, directeur de l’AMB et président de la Société française de musicothérapie, défend plutôt un niveau licence, assorti d’une expérience clinique et didactique (expérimenter cette thérapie sur soi). « Cela suffit pour répondre à la demande. Sinon, des centres risquent de fermer », estime-t-il.
La demande, en effet, ne cesse de s’étoffer. Bien sûr en santé : en oncologie, en psychiatrie, en néonatologie, en gériatrie et dans les soins palliatifs (la musicothérapie est recommandée par la Haute Autorité de santé dans l’anorexie mentale et la maladie d’Alzheimer), mais aussi dans la rééducation (par la neuromusico­thérapie, importée depuis deux ans des États-Unis) ou en prévention de maladies chroniques.

De nouveaux horizons

La musicothérapie déborde les structures de soins pour s’introduire dans les prisons, les structures d’aide aux migrants ou les conservatoires, auprès des élèves en situation de handicap. « Notre objectif est moins thérapeutique que pédagogique : nous essayons de lever les empêchements de l’enfant pour l’aider à s’insérer dans le groupe ou à personnaliser son parcours », explique Dominique Praquin, l’une des six musicothérapeutes du réseau Grand Paris Sud. La musicienne propose aussi des activités musicales dans les institutions du territoire, contribuant ainsi au rayonnement du conservatoire. Un exemple des horizons prometteurs de la musicothérapie.

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