Facture instrumentale et handicap : une lente adaptation

Lucille Fonteny 26/06/2020

Initiatives personnelles, associations locales, quelques rares fondations à rayonnement international… l’offre instrumentale destinée aux personnes en situation de handicap se développe lentement en France et dans le monde. Comment adapter au mieux la facture des instruments pour permettre aux personnes handicapées d’accéder à une véritable pratique musicale ?

Juin 2019, Festival de la Grange de Meslay (Indre-et-Loire). Répondant à une demande de l’association Talents et violoncelles, qui œuvre pour mettre des instruments à la disposition de jeunes talents issus de milieux modestes, cinq luthiers fabriquent un violoncelle en l’espace de quinze jours pour un artiste de 18  ans. Une réplique d’un Guarneri de 1734, à un détail près : il est monté à l’envers. Car Soni Siecinski est handicapé de naissance à la main gauche, qu’il a en forme de pince avec seulement le pouce et le petit doigt, ce qui le contraint à se placer de façon inversée sur son instrument. Baptisée “Le violoncelle du cœur”, l’opération a le mérite d’avoir attiré l’attention sur l’adaptation nécessaire de la facture instrumentale aux personnes en situation de handicap. Si certains musiciens parviennent à s’entourer d’experts pour adapter leur instrument à leur handicap, les initiatives qui vont dans ce sens sont encore peu nombreuses.

Au plus près de l’instrument classique

Celles et ceux qui se préoccupent de ces questions distinguent deux façons d’aborder l’instrument de musique face au handicap. « On peut adapter les instruments classiques ou bien inventer totalement de nouveaux instruments », note Marie-Claude Valette, présidente du Réseau national musique et handicap. 

Au Royaume-Uni, l’association caritative OHMI (Enabling Music-Making for the Physically Disabled) a choisi la première solution. Son président, Stephen Hetherington, affiche clairement son objectif : faire en sorte que les personnes en situation de handicap puissent jouer le grand répertoire et rejoindre un orchestre. Et pour cela, il faut des instruments qui soient de parfaites alternatives à des instruments “classiques”, dont la modification physique n’altère en rien la qualité de son. « Le but est de créer des instruments capables du plus haut niveau de virtuosité. Ça ne veut pas dire qu’il faut nécessairement les jouer de façon virtuose, mais juste que l’instrument ne doit pas être un frein », défend Stephen Hetherington.
L’association travaille avec une trentaine d’artisans à travers le monde qui lui proposent régulièrement des instruments adaptés à des handicaps moteurs lors d’un concours annuel. Avec des règles strictes : il faut que l’instrument ait les mêmes capacités sonores après adaptation et soit praticable sans utiliser l’un de ses bras. « Nous avons fixé ces contraintes en pensant qu’il y aurait déjà assez à faire en ciblant ce type de handicap », ajoute le président de l’OHMI. Deux autres catégories entrent tout de même dans la compétition : les équipements permettant ou facilitant la pratique d’un instrument à une personne handicapée et les nouveaux concepts prometteurs. De cette façon, chaque année, le site de l’OHMI ajoute des articles à son catalogue d’instruments et d’accessoires. On trouve ainsi une flûte traversière qui se joue à la verticale, un support en forme de moustache qui vient soutenir un trombone… « C’est difficile de standardiser les instruments adaptés, car les handicaps ne répondent pas à des standards », admet Stephen Hetherington. Régulièrement, les concepteurs retravaillent donc leurs créations au cas par cas avec les musiciens, même si la plupart ne sont pas spécialisés dans le domaine du handicap.

Innovation technique

En revanche, certains facteurs d’instruments consacrent leur ­savoir-faire aux personnes en situation de handicap. C’est le cas du maître d’art Georges Alloro, qui a fondé avec le musicien Dominique Forni l’association Résonances nomades. Un projet « au carrefour du handicap, de la nouvelle lutherie et des musiques du monde ». Expert en lutherie contemporaine, Georges Alloro a créé une palette d’instruments nouveaux enseignés par Dominique Forni dans des centres d’accueil pour personnes handicapées. Des congas (percussions) sans fûts permettant de jouer en fauteuil roulant, des tampuras (instrument en bois à cordes d’origine indienne) revisités, un tambour harmonique inspiré des gongs… ce facteur crée des instruments originaux, simples d’utilisation, adaptés à de lourds handicaps. Pour Dominique Forni, « un gong peut ponctuer une phrase mélodique et permettre à une personne handicapée mentale de prendre une place dans un groupe ».
Résonances nomades est aussi à l’origine d’un projet de grande ampleur : la création d’un ensemble instrumental inspiré d’un gamelan indonésien intégrant un design et des matériaux ultracontemporains. À la pointe de la technologie, la structure sera équipée d’un système électromécanique pouvant assister le geste, ainsi que d’un système informatique surnommé le “maître de musique”. Par là même, non seulement il rend possible la pratique de l’instrument, mais aussi il remplit une fonction d’aide à l’apprentissage. « Certaines recherches sont infinies », témoigne Georges Alloro, avide de nouvelles expérimentations. Pour preuve, ce projet réunit aussi bien des musiciens anthropologues et des artisans fondeurs de cloches que des programmateurs du CNRS.

Aide des ergothérapeutes

La recherche technologique est donc essentielle dans une facture instrumentale adaptée aux personnes en situation de handicap. Au CRR de ­Grenoble, le musicien intervenant et chef de projet “musique et handicap”, Jacques Cordier, a pleinement intégré cet aspect. En s’associant à l’Institut polytechnique où enseigne le chercheur Guillaume Thomann, il a créé l’association AE2M qui met à profit les compétences technologiques de l’institut pour adapter des instruments aux musiciens en situation de handicap. Tous les ans, des projets technologiques sont confiés aux étudiants ingénieurs de l’institut pour répondre aux besoins des élèves du conservatoire. Mais le projet ne saurait être efficace sans l’aide précieuse des ergothérapeutes, qui complètent ce que l’association appelle le « triangle de compétences ».
« Nous nous imposons le travail de trois métiers : la pédagogie musicale, l’ingénierie et le paramédical », souligne Guillaume Thomann. L’année dernière, un support de hautbois a été conçu pour un garçon de 15 ans atteint d’une maladie dégénérative. Pour créer cette interface, il a été primordial d’évaluer la fatigue musculaire du musicien et sa position lors du jeu. Et ce, avec des exigences techniques et esthétiques : le support ne doit pas cacher le hautbois et doit être transportable. « L’adaptation nécessite un bilan complet, il faut que mes étudiants s’imprègnent de l’ensemble de l’environnement dans lequel le musicien va jouer », ajoute Guillaume Thomann. Une complémentarité des compétences qui fait ses preuves, car elle permet à Jacques Cordier de réunir musiciens en situation de handicap et musiciens valides lors de concerts.

Des prix très élevés

Si l’AE2M fonctionne de manière efficace, elle a aussi comme philosophie de trouver des solutions technologiques à bas coût. « À l’éloignement de la culture des personnes handicapées, nous ne voulons pas ajouter l’obstacle du coût », déclare Jacques Cordier. Par contre, les élèves ne possèdent pas leurs instruments, ce sont des prototypes uniques appartenant à l’association, la plupart du temps stockés au conservatoire. Les adaptations ne sont pas homologuées, ce qui pose problème au niveau de la sécurité, si elles sont utilisées hors du cadre de l’enseignement.
À l’OHMI, les instruments sont disponibles à la vente pour les particuliers, mais ils sont très chers. Le saxophone, par exemple, coûte près de 17 500 ­euros. C’est donc sur une base de location que se fait l’échange : la fondation achète l’instrument à son créateur et le loue ensuite aux musiciens. Le système fonctionne bien depuis presque dix ans grâce à des appels aux dons et à des mécènes fidèles qui injectent de l’argent dans l’association.
Résonances nomades, elle, n’a pas les moyens de mettre en place un tel système. « Demander des subventions, c’est un vrai boulot. Si je me lance là-dedans, je n’aurai plus le temps de faire mon métier de créateur d’instruments », fait remarquer Georges Alloro, avant d’ajouter qu’il travaille en réalité bénévolement depuis plusieurs années. D’après lui, la transmission de son savoir-faire sera presque impossible, car personne ne veut tra­vailler ainsi.

« Je m’estime chanceux »

Développer l’offre instrumentale, c’est aussi sensibiliser le milieu musical à ces questions. Marie-Claude Valette note que « de plus en plus de conservatoires ouvrent enfin leurs classes à des personnes en situation de handicap ». Jacques Cordier, lui, est invité pour donner des conférences à travers la France pour mobiliser les compétences des territoires sur des projets similaires à AE2M. Et quid des artistes ? Les professionnels en situation de handicap sont aussi prêts à s’engager sur le terrain. Comme le violoniste canadien Adrian Anantawan, né sans main droite, qui a recours à une structure orthopédique cylindrique en plâtre pour tirer l’archet. Grâce à sa renommée internationale, il a pu fonder le Music Inclusion Program à Boston : un centre qui s’occupe de l’intégration par la musique d’une vingtaine d’enfants handicapés. « J’ai eu beaucoup de chance avec mon adaptation, car ça a marché plutôt rapidement. Mais je suis conscient que beaucoup d’autres initiatives échouent », reconnaît-il. Adrian a donc réussi à réunir une équipe interdisciplinaire de pédagogues, de spécialistes de l’anatomie et d’ingénieurs pour répondre aux besoins des enfants.
Soni Siecinski, qui a cherché des techniques d’adaptation pour son archet et son violoncelle pendant tout son apprentissage, s’estime également chanceux d’avoir été entouré de personnes ouvertes et compétentes : « Je ne connais pas d’autre musicien handicapé qui ait bénéficié de cet encadrement. » Pour lui, un enfant en situation de handicap qui veut commencer l’instrument a une chance sur cent d’être accepté dans la classe d’un professeur. « Plus tard, je veux créer une structure d’accueil qui réunira tout ce dont j’ai bénéficié », dit-il.

Des élans positifs vers l’ouverture dans un milieu qui gagnerait à passer du tempo largo à allegro sur la partition de l’inclusion.

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