Le renouveau de l’euphone

Fanny Guyomard 26/06/2020

Il a bien évolué depuis le premier modèle, en 1790. Cet instrument composé de tiges de verre s’enrichit aujourd’hui de nouveaux mécanismes, dans un souci esthétique, mais aussi écologique.

Imaginez des dents de verre derrière plusieurs bouches aux allures de paraboles spatiales, d’où s’échappe une voix pure et céleste. Non, il ne s’agit pas d’un extraterrestre sorti d’une planète inconnue, mais d’un instrument aux allures futuristes, qui fête cette année ses 230 ans de mutations en tous genres. La machine à remonter le temps nous ramène aux verres musicaux de la Chine du 12e siècle, puis en 1762, quand l’Américain Benjamin Frank­lin, inventeur du paratonnerre, crée le glass harmonica : les mains humidifiées frottent, comme un archet, une broche tournante en verre, sorte de “kebab” cristallin. Plus tard, un physicien allemand, Ernst Chladni, connu pour ses travaux sur les météorites et les figures sonores (qui permettent de voir le dessin d’une fréquence sonore), imagine des tiges de verre associées à des résonateurs métalliques, capables de créer une excitation continue – qualité appréciée aujourd’hui par les adeptes de l’électro. 

Le premier euphone naît ainsi en 1790, amélioré en 1800 par son cousin le clavicylindre, où un clavier à touches remplace les tiges de verre. On le connaît plus aujourd’hui sous la forme du terpodion – le métal remplacé par des lamelles en bois et le verre du cylindre rotatif par du liège, matériaux meilleur marché.

Repéré par Napoléon

Chladni parcourt l’Europe et se fait repérer par Napoléon. Mais problème : il est le seul interprète de son instrument et, musicien autodidacte, ne l’enseigne à personne. « Et puis Félix Mendelssohn l’a essayé, et a dit qu’il sonnait comme des bruits de doigts sur une vitre… », dit en souriant l’acousticien Frédéric Fradet, qui projette de le vérifier en fabriquant l’instrument d’époque, aujourd’hui disparu. Il se baserait sur un texte explicatif que Chladni a laissé peu avant sa mort, avant que le timbre de l’euphone ne s’éteigne pendant plus d’un siècle… et soit renouvelé dans l’atelier parisien des frères Baschet. Ils ont déposé leurs brevets et il est vrai que leurs instruments diffèrent en plusieurs points de l’euphone originel. Entourés des musiciens Jacques et Yvonne Lasry et de physiciens et acousticiens, les deux sculpteurs sonores encastrent chaque tige de verre dans une pièce centrale appelée “gencive”, connectée à des pavillons métalliques et des plaques de réverbération qui empruntent à la récente technologie de radiodiffusion. En 1955 paraît l’orgue de verre, et en 1970 l’orgue de cristal, connu sous le nom de marque “Cristal Baschet”. On entendra ses sonorités galactiques dans La Marche de l’empereur, Blade Runner 2049, ou dans le morceau Motherboard des Daft Punk, Zen de Zazie, Divine idylle chanté par Vanessa Paradis… Dans tous ces exemples, l’interprète est Thomas Bloch : les joueurs d’euphone restent rares, et aucune école n’enseigne sa pratique ni sa fabrication.

Des versions plus compactes

Cela n’empêche pas que son timbre nous soit de plus en plus familier, car il est enregistré depuis quelques années dans une base de données accessible aux compositeurs du monde entier. Mais le contrepoint de cette mise en lumière, c’est que les compositeurs n’ont plus nécessairement besoin de faire fabriquer l’instrument… Et ne plus en fabriquer, c’est perdre le ­savoir-faire et ne pas financer la recherche. Car l’euphone contemporain fait toujours l’objet d’expérimentations, sous l’impulsion, notamment, du chercheur, interprète et compositeur Frédéric Bousquet. En 2012, celui qui a reçu une formation en techniques aéronautiques fabrique un euphone entièrement en titane, matériau aux propriétés physiques intéressantes d’un point de vue sonore, mais aussi sanitaire, car facilement lavable – un argument devenu essentiel. « Le titane, ajoute le physicien, deuxième métal le plus présent à la surface de la Terre, est plus écologique que l’aluminium : il s’associe bien avec d’autres métaux, est non obsolète et moins lourd. »

Pour les festivités de ce 230e anniversaire, l’euphone, qui a gagné près de trois octaves depuis Chladni, est d’ailleurs ramené, dans une nouvelle version plus compacte, à quatre octaves, pour limiter l’empreinte carbone lors du déplacement des musiciens. Son chant, qui nourrit un nouveau répertoire contemporain, nous transporte vers les étoiles, mais c’est bien à la Terre qu’il nous ramène.

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