Le Prélude à l’après-midi d’un faune

André Peyrègne 26/06/2020

Inspirée du poème de Mallarmé, l’œuvre de Debussy crée un climat érotique indolent. Le corps mis en musique.

En ce 29 mai 1912, les gens se pressent devant le Châtelet. Un public mondain s’apprête à assister à l’un des spectacles proposés depuis trois saisons par les Ballets russes de Diaghilev. Les messieurs en redingote et haut-de-forme côtoient les dames à robe évasée et chapeau fleuri.
« Ma chère, vous savez que c’est Nijinski que nous allons voir dans l’Après-midi d’un faune ?
Quel danseur ! Son Petrouchka, l’an dernier, fut magnifique ! Vous y étiez ?
– Dans deux semaines, il créera Daphnis et Chloé de Fokine sur une musique de…
–… de Ravel !
– Oui, Ravel, c’est cela. Vous viendrez ?
Ce soir, Nijinski sera à la fois danseur et chorégraphe. Il paraît qu’il veut révolutionner la danse !
 »

Le rideau s’ouvre. La flûte fait entendre un doux solo sinueux, descendant puis montant, emprunté à la gamme par tons (sol, la, si, do dièse), agrémentée de notes de passage qui lui donnent une allure chromatique (sol dièse, la dièse, si dièse). La phrase aboutit à quatre notes, do dièse, ré dièse, sol dièse, mi, qui serviront de leitmotiv.
La musique est le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, inspirée du poème de Mallarmé.
Ce Prélude a été triomphalement créé dix-huit ans plus tôt. Debussy avait alors 30 ans. Ravel le qualifia de « miracle unique dans toute la musique ».
Et voilà Nijinski qui entre en scène, le corps moulé dans un collant tacheté de noir. On ne voit plus que lui. Son corps se glisse dans les plis de la musique. Des nymphes évoluent autour de lui. Mais avez-vous vu leur manière de danser ? On se regarde dans la salle. C’est unique. Les danseurs présentent leur visage de profil, se déplacent en mouvements latéraux comme s’ils évoluaient dans un espace à deux dimensions. Nijinski a voulu reproduire l’image des danseurs qu’il a observés sur des vases grecs au Louvre.
Les spectateurs commencent à protester. Le corps de Nijinski se laisse caresser par la musique. Et le voilà se vautrant dans le voile abandonné par la nymphe, multipliant les poses érotiques, donnant l’illusion d’une jouissance amoureuse solitaire.
C’en est trop ! Les sifflets éclatent. Le lendemain, dans Le Figaro, le directeur en personne, Gaston Calmette, explose : « Ceux qui nous parlent d’art et de poésie à propos de ce spectacle se moquent de nous. Ce n’est ni une églogue gracieuse ni une production profonde. Nous avons eu un faune inconvenant avec de vils mouvements de bestialité érotique et des gestes de lourde impudeur. » L’Après-midi d’un faune est une double révolution dansante et musicale.
Cette partition de dix minutes est aussi importante dans l’histoire de la musique qu’une symphonie ou un opéra entiers. On y fuit la tonalité, même si l’on est officiellement en mi majeur ; on a droit à une approche rythmique nouvelle : aucune pulsation appuyée, aucun temps fort, mais une sorte de balancement permanent. La forme A-B-A suit le mouvement ascendant du poème. Au point culminant, tout l’orchestre, dont les cordes frémissaient jusque-là dans l’ombre, entre en fusion. La poésie porte la musique qui, elle-même engendre la danse. À défaut de nymphes, le faune a réuni autour de lui les muses de la poésie, de la musique et de la danse. Et, comme a dit Ravel, c’est « un miracle » !.

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