Les instruments pour enfant : secrets de fabrication

Mathilde Blayo 26/06/2020
Les instruments pour les plus petits ne sont pas destinés à durer. Changés régulièrement à mesure que l’élève grandit, ils s’avèrent très importants. Mais quel budget pour quelle qualité, et où les trouver ?

Jaune, rouge, bleu… ils sont de toutes les couleurs pour attirer l’œil des plus jeunes. Ces accordéons modèles réduits sur lesquels les mains d’adultes auraient l’air bien empotées sont parfaitement adaptés à celles des enfants de 5 ans. Des modèles nécessaires pour certains instruments, pour une question de poids ou de taille, mais qui ne sont pas toujours d’une qualité idéale. D’autant plus quand le choix des modèles n’est pas guidé par un professionnel soucieux de procurer à l’enfant, dès ses premières années, un instrument qui lui donne le goût de la musique.

« Facile à jouer »

Pour les professeurs de musique, il est nécessaire d’avoir, dès le début de l’apprentissage, un instrument qui donne envie de jouer. « J’encourage mes élèves à se tourner vers des accordéons Pigini, ou ­Bugari, qui fait des modèles pour les 6-7 ans avec trois octaves et demie et 48 basses, tout en bois, explique Marie-Andrée Joerger, professeure au CRR de Strasbourg. C’est important qu’ils jouent tout de suite sur un instrument avec une belle sonorité. La culture du son se fabrique dès l’enfance. »

Cette recherche d’un son correct pour les instruments d’étude a, par exemple, poussé Amaury Montac à ne pas concevoir de basson à la quarte ou à la quinte, ce qui permettrait d’avoir un instrument plus petit et moins lourd, mais de rester à la tessiture habituelle, car « les enfants aiment le basson pour le son grave ». Pour les instruments à cordes, la caisse de résonance du violoncelle sera naturellement moins puissante que celle d’un modèle adulte, mais pour Emmanuelle Faure, professeure à l’école de musique de Talence, il est surtout important « que l’instrument soit facile à jouer, qu’il puisse sonner correctement sans trop d’effort. Il est primordial de faire sortir un son facilement dès le départ, pour que l’enfant prenne goût à la pratique de l’instrument. »

Fidéliser le client

La nécessité d’avoir un son correct a été bien comprise par le premier producteur mondial d’instruments, Yamaha. Un des directeurs commerciaux de la marque en France, François Roy, explique qu’elle n’a pas intérêt à fournir des instruments de mauvaise qualité, qui pourraient pousser à l’abandon et donc faire perdre de potentiels clients. « Il y a une limite de qualité à ne pas dépasser, et l’idée n’est pas de faire moins bien sous prétexte que ce sont des instruments temporaires . Beaucoup d’enfants débutent avec nos instruments sans y connaître grand-chose, car Yamaha est une marque repère en termes de qualité. »

Le risque du “low cost”

Ces instruments de qualité, susceptibles de susciter un intérêt de l’enfant, ont un prix. Emmanuelle Faure alerte sur les instruments trop bon marché « qu’on ne peut accorder, dont les cordes doivent être changées… Au final, cela va coûter plus cher de faire tous ces changements chez le luthier que d’acheter directement un violoncelle correct, qui, pour un enfant de 6 ans, peut coûter au mieux 500 ­euros. » Les accordéons recommandés par ­Marie-Andrée Joerger coûtent entre 1 500 et 4 000 euros selon les modèles ; il faut en changer en moyenne tous les trois ans. Stéphane Morvan, professeur de hautbois dans plusieurs établissements normands, donne le prix d’un premier instrument neuf à près de 4 000 euros, et 2 000 pour un d’occasion. La situation est à peu près la même pour les bassons. Amaury Montac vend deux modèles “enfant” à 4 500 et 5 000 ­euros, ainsi qu’un modèle d’étude à 6 000 ­euros. Pour ces instruments, le prix n’est pas très éloigné des modèles adulte : « Nous avons réduit au minimum le prix de nos instruments pour adulte, explique Amaury Montac. Les modèles enfant sont de la même qualité que les modèles professionnels, on ne peut pas davantage baisser les prix. Ce sont des instruments qui restent compliqués à faire. »

Prêt des conservatoires

Face à ces sommes et à la nécessité de changer plusieurs fois d’instrument pour suivre le développement de l’enfant, la location est privilégiée. Les conservatoires et écoles de musique ont des parcs d’instruments destinés à la location. Mais le nombre d’instruments fait parfois défaut, notamment les violoncelles ou violons, très demandés. Quant aux bassons, plus coûteux que les cordes, « les professeurs se battent un peu pour que les conservatoires en achètent », rapporte Amaury Montac. Dans les conservatoires où il enseigne, Stéphane Morvan a « la chance d’avoir un parc de hautbois non négligeable. Mais les instruments de conservatoire ne sont pas toujours bien entretenus. Les établissements manquent de ressources pour assurer leur entretien et cela coûte cher de remettre en fonction un hautbois. »

Location auprès d’un luthier

Emmanuelle Faure met en garde au sujet des instruments d’occasion proposés sur internet : « Il y a de tout, et beaucoup des photos sont mensongères, c’est très risqué. J’oriente mes élèves vers un luthier que je connais. » Quand les conservatoires n’ont pas d’instruments à louer, les luthiers recommandés peuvent prendre le relais. Pierre-Yves Dalle Carbonare, installé à Toulouse, travaille avec le conservatoire et les écoles de musique de la ville. Il propose la location d’instruments d’étude à 15 euros par mois. « On les reprend quand il faut changer de taille, explique-t-il. L’instrument est entretenu et garanti. » Stéphane Morvan travaille aussi avec un luthier réparateur, « qui a des instruments ayant déjà été joués et souvent de bonne qualité. Les marques de hautbois sont de qualité équivalente. Ces derniers temps, le japonais Musik Josef en a sorti de superbes. »

Les limites du made in China

La production asiatique d’instruments de musique s’accompagne de préjugés tenaces. Des usines d’où sortent à la pelle des violons bas de gamme inondant le marché européen : une image qui oscille entre mythe et ­réalité. Marie-Andrée Joerger l’assure, les accordéons chinois « pour les petits sont bon marché, mais pas de bonne qualité. Certaines marques européennes ont aussi des gammes fabriquées là-bas, et ce n’est pas très bon. » Pierre-Yves Dalle Carbonare confirme : « Les bois utilisés ne sont pas bons. Ils les font bouillir pour éliminer la sève, les sèchent en six mois et les vernissent au pistolet. Ces instruments sortent à 150 euros avec étui et archet, mais il y aura plein de problèmes pour les accorder, ils ne dureront pas. » Pourtant, le luthier se fournit aussi en Chine.

Stéphane Morvan regarde différemment les instruments asiatiques : « La lutherie française de hautbois a été devant pendant des années, mais elle s’est un peu endormie sur ses acquis, et la concurrence du marché asiatique arrive. » Une grande part des instruments d’étude Yamaha provient également d’usines chinoises et indonésiennes. François Roy assure : « La réputation des instruments chinois ne veut rien dire. Simplement, il n’y a pas de miracle : quand un instrument n’est vraiment pas cher, c’est qu’il n’a pas été correctement fait. » Les instruments Yamaha sont fabriqués dans les usines de l’entreprise, selon un processus défini pour assurer, selon la marque, une bonne qualité. Pierre-Yves Dalle Carbonare, qui se rend régulièrement en Chine, a constaté que, « en vingt ans, la qualité, notamment des violons, a largement monté. En France, on ne fabrique pas de violons d’étude, à part à Mirecourt, mais ils ne sortent pas à moins de 4 000 euros, c’est trop cher. Il me faudrait entre neuf et quinze heures pour faire une tête de violon, alors qu’en Chine c’est fait en deux heures, car le travail est réparti pièce par pièce avec plus de main-d’œuvre. C’est impossible de concurrencer ces pays sur le plan du rapport ­qualité-prix. » Il travaille avec un luthier chinois pour son violon trois-quarts vendu 530 euros.

Conditions de travail

Pierre-Yves Dalle Carbonare a choisi son luthier chinois partenaire en s’assurant de la qualité des instruments fabriqués, mais aussi des conditions de travail des employés : « Je pense que si elles sont bonnes, les instruments seront meilleurs. On ne peut pas échapper à la mondialisation, mais on peut décider de faire les choses correctement, en s’assurant que les ouvriers travaillent dans de bonnes conditions, en évitant d’acheter toujours au rabais. » Un regard éthique sur la fabrication et le commerce des instruments d’étude que François Roy aimerait voir plus partagé, alors même qu’il juge une guitare enfant Yamaha vendue 120 euros « horriblement peu chère. Si l’on réfléchit à l’approvisionnement en bois, au conditionnement, à l’expédition, aux marges de tous les intervenants, un tel prix n’est possible que parce que le coût de production est très bas. Ceci doit changer à l’avenir. » L’achat d’un instrument pour enfants repose aussi sur des considérations morales.

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