Covid-19 : dans l’ombre des artistes, des professionnels mis à mal par la crise

Mathilde Blayo 26/06/2020
Attachés de presse, agents, prestataires de service… depuis le début de l’épidémie, leur situation est devenue critique.
 Placer les artistes, les accompagner, gérer les contrats... le métier d’agent tourne autour des concerts. Rémunérés en commission sur le cachet de l’artiste, leurs revenus ont radicalement diminué depuis le début de la crise. « Les annulations ont commencé avant le début du confinement, avec les concerts prévus à l’étranger », nous explique Clémentine Richard, cofondatrice de L’Agence. Passé la sidération, les agents ont fait face à une nouvelle charge de travail.

En lien direct avec les artistes qu’elle accompagne, Clémentine Richard les a aiguillés sur les aides qu’ils pouvaient toucher : « Cela fut assez compliqué, au départ, de comprendre ce qu’on pouvait mobiliser, selon les salles et festivals où les artistes étaient programmés ». Une charge de travail similaire à celle de Combo Production, qui est à la fois une agence traditionnelle et un prestataire de service qui s’occupe, par exemple, de la gestion en ressources humaines d’ensembles, de conseil en développement… « Il a fallu guider les artistes, les ensembles dans les démarches de demande d’aide, ce qui nous a pris beaucoup de temps sans qu’on soit rémunéré pour cela », explique le co-gérant, Jérémie Pérez.

Un chiffre d’affaire divisé par 10

Pour les concerts annulés sur lesquels les artistes ont pu être indemnisés, les agents ont touché une commission, d’un montant souvent inférieur à ce qui avait été escompté. Dominique Riber, présidente de l’Association française des agents artistiques (Afaa), explique que « certaines maisons, comme l’Opéra de Marseille, qui n’a pourtant pas droit au chômage partiel, a dédommagé tous les professionnels engagés. Quelques autres structures ont fait de même, mais elles sont rares. » Le vice-président de l’association, Réda Sidi-Boumedine, craint que « pour certaines structures, la crise soit aussi l’occasion de rééquilibrer les budgets et que les artistes invités soient une variable d’ajustement des budgets. » L’Afaa estime que, depuis mars, les chiffres d’affaire des agences artistiques ont baissé de 70 à 100%. «  À L’Agence, notre chiffre d’affaire est divisé par 10, à peu près… Avec les aides nous pourront tenir jusqu’en septembre. Plus loin, ce sera très compliqué », confie Clémentine Richard. À Combo Production, l’activité de prestation de service a permis de garder quelques rentrées d’argent, car l’entreprise travaille sur du long terme avec certains ensembles. Comme L’Agence, Combo Production a pu bénéficier du fonds d’urgence dédié aux TPE, soit d’un montant de 1500 euros pour la structure. « Notre trésorerie est grignotée de mois en mois et ça va devenir très compliqué de continuer comme ça, alerte le co-gérant. Nous tiendrons encore quelque mois en adaptant notre mode de vie, mais à titre personnel, je n’exclue pas de devoir trouver une activité complémentaire. »

Attachés de presse

Ces difficultés financières auxquelles font face les agents touchent aussi Sandra Serfati, attachée de presse indépendante. Si quelques contrats de longue durée permettent de garder une rentrée d’argent, l’essentiel des missions prévues pour le printemps et l’été, sa plus grosse période d’activité, ont été annulées. « J’ai eu quelques indemnisations pour le travail déjà réalisé, mais c’est loin d’être à la hauteur de ce que j’avais budgété pour l’année », explique-t-elle. Les festivals tentent de garder leurs subventions pour pouvoir payer les prestataires de service qui ont travaillé sur l’édition pendant des mois : l’attachée de presse, les graphistes extérieurs… De nombreux professionnels qui dépendent aujourd’hui de la survie du secteur.

Manque de considération

Jérémie Pérez, comme Clémentine Richard, regrettent le manque de prise en compte de leur profession dans les aides au secteur. Plus largement, le co-gérant de Combo Production s’interroge sur les milliards déployés pour aider Air France ou le secteur de l’automobile : « On ne nous voit pas comme un secteur économique. Pourtant, si le secteur s’écroule, c’est du chômage en plus, de la précarité. Il n’est pas question que de création, de beauté de l’art : c’est notre métier, on l’exerce professionnellement et on en tire des revenus. Il faut comprendre le poids économique du secteur en termes d’emploi, et que c’est aussi grâce à lui que la France est attractive. » Un manque de considération pour le secteur, mais aussi pour ces métiers de l’ombre, qui n’est pas nouveau pour l’Afaa : « On ne nous écoute pas, nous ne sommes pas consultés, explique Dominique Riber. Le ministère de la Culture, dont nous dépendons et que nous avons interpellé plusieurs fois, ne nous répond pas. » Le CNM est le seul interlocuteur avec lequel l’association a pu engager une discussion pour que les agents puissent aussi bénéficier du fonds d’aide.

Le risque d’une crise durable

Ces professionnels sont aussi inquiets pour l’avenir. Relativement moins touchée que les autres agences, grâce à son activité de prestataire de service, Combo Production « pourrait ressentir les effets de la crise avec un décalage,s’inquiète Jérémie Pérez. Le secteur risque d’être durablement affaibli. On travaille aujourd’hui avec des structures qui avaient acquis une taille suffisante pour embaucher, se développer, externaliser… Ils vont peut-être devoir réduire la voilure et délégueront moins, mèneront moins de projets. » Sandra Serfati partage cette inquiétude, craignant que le manque de moyen et la nécessité de faire des économies poussent les structures à mobiliser les ressources internes. « La part dédiée à une attachée de presse est en queue de peloton d’un budget de festival, c’est ce qui peut sauter en premier », considère-t-elle. Tous veulent faire front et espère un retour rapide de la vie culturelle. A l’Afaa, on estime avec optimisme un retour à une facturation normale d’ici six mois.

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