La vague verte des municipales : quel impact pour la culture ?

Antoine Pecqueur 29/06/2020

Les candidats écologistes ont remporté dimanche 28 juin un grand nombre de villes. Le paysage culturel, et notamment musical, devrait connaître de nettes évolutions. Tour d’horizon des programmes culture des maires verts, de Marseille à Strasbourg.

C’est un scrutin historique. Les candidats écologistes ont remporté dimanche 28 juin un grand nombre de villes, en défendant des programmes axés prioritairement sur l’environnement et le social. Et quid de la culture ? Les villes étant les premiers financeurs de ce secteur, loin devant l’Etat, ce renouvellement politique devrait avoir des conséquences directes sur le paysage artistique, et notamment musical. De manière globale, tout au long de la campagne, les candidats écologistes ont défendu une culture moins institutionnelle, davantage en lien avec les habitants.

Dans les programmes des candidats, l’accent était mis sur les associations, les tiers lieux, plus que sur la construction de grands équipements, hormis quelques exceptions comme à Marseille. Pour les écologistes, la question culturelle doit être encore davantage reliée à celle de l’éducation. Tour de France des programmes culturels des maires verts qui viennent d’être élus.

Marseille : des conservatoires dans chaque arrondissement

C’est donc une femme écologiste, Michèle Rubirola, qui va succéder à Jean-Claude Gaudin, le maire de droite en poste depuis vingt-cinq ans. Un changement de cap qui devrait s’illustrer très rapidement dans le champ musical. « La construction d’un grand auditorium pour la musique classique est une nécessité absolue », affirmait dans nos colonnes, pendant la campagne, Michèle Rubirola. Le monde de la musique marseillais est soulagé : une salle de concert devrait donc enfin voir le jour dans la cité phocéenne, qui, hormis son Opéra et quelques rares lieux dédiés à la musique de chambre, ne possède pas d’équipement symphonique digne d’une ville de cette taille. Michèle Rubirola souhaite également que l’Opéra, dont le statut est actuellement celui d’une régie municipale, puisse obtenir le label national. Enfin, l’éducation artistique lui tient à cœur : Michèle Rubirola a affirmé pendant la campagne qu’elle souhaitait que Marseille dispose d’un conservatoire par arrondissement, « comme à Paris et à Lyon ».

Lyon : des états généraux des droits culturels

A l’instar de Marseille, une page se tourne à Lyon, avec la victoire de l’écologiste Grégory Doucet. Un changement, assurément, pour les grandes institutions culturelles dont la plupart des directeurs ont été nommés par Gérard Collomb, en poste pendant quasiment vingt ans. Au cours de la campagne, l’écologiste Grégory Doucet l’a déjà annoncé : il souhaite lancer le plus rapidement possible des « états généraux des droits culturels ». En se donnant le temps : un an de réflexions, avant de lancer concrètement de nouvelles orientations. Pour le nouveau maire, la politique culturelle doit être construite avec les habitants, en mettant aussi ensemble les acteurs culturels, sociaux et économiques. Une chose est sûre : l’écologiste veut replacer le public au cœur du projet culturel. « Pas seulement le public captif, mais tous les publics », a-t-il souligné à nos confrères de « Lyon demain ». Grégory Doucet a déjà prévenu : sous son mandat, pas de construction de grand équipement. Comme en opposition à l’ère Collomb, marquée par l’ouverture fastueuse et polémique du Musée des Confluences. Au programme par contre, des friches pour les créateurs, des résidences d’artistes dans les écoles et plus de moyens aux MJC. En bref, une culture de proximité. Face à ces évolutions, Grégory Doucet se veut toutefois rassurant : le budget culture, qui représente 20% du budget total de la ville, deuxième poste après l’éducation, sera sanctuarisé. Pour l’incarner, le poste d’adjoint devrait être confié à Nathalie Perrin-Gilbert, actuelle maire du 1er arrondissement.

 Montpellier : mutualiser les équipements avec Toulouse

En région Occitanie se joue plus que jamais le match culturel entre deux villes : Toulouse et Montpellier. L’écologiste Michaël Delafosse, qui vient de remporter la mairie de Montpellier, entend en finir avec cet affrontement. « Il faut se réconcilier avec la région, créer une synergie pour que le budget culture suive », expliquait-il pendant la campagne à notre journaliste Aurélia Valarié, en affirmant souhaiter « mutualiser les théâtres et créer un lien entre les deux conservatoires. » Des phrases qui peuvent créer quelques crispations dans le secteur, avec, en arrière-plan, la crainte d’éventuelles fusions d’équipements. D’autant que Montpellier sort d’une période mouvementée en matière de politique culturelle, avec le lourd déficit suivi de la restructuration de l’Orchestre national. Toute la gageure sera donc de trouver un dialogue, nécessaire, avec Toulouse sans risquer l’OPA de la ville rose. La tâche ne sera pas facile, d’autant que Toulouse est l’une des rares villes à avoir résisté à la vague verte : c’est Jean-Luc Moudenc (LR-LREM) qui y a été réélu. Ce dernier devrait relancer le projet de construction d’une salle symphonique digne de ce nom pour l’Orchestre du Capitole, par ailleurs en recherche de son futur directeur musical.

 Strasbourg : un nouvel Opéra ?

 En dépit de l’alliance réalisée in extremis entre LREM et LR, l’écologiste Jeanne Barséghian remporte largement la mairie de Strasbourg. Parmi ses priorités va figurer un sujet culturel : l’Opéra du Rhin. Depuis 1997, le bâtiment n’est plus aux normes et reçoit un avis défavorable d’exploitation de la commission sécurité. Comme elle l’a explique à nos confrères du magazine « Poly », Jeanne Barséghian entend « relancer des études architecturales et techniques permettant la prise de décision quant à une rénovation-extension, ou à la nécessité d’une nouvelle construction. C’est un sujet dont la priorité de traitement doit être portée dès le début de la mandature. » Il va donc falloir trancher entre la réhabilitation du bâtiment existant, qui a déjà fait l’objet de travaux de rénovation, ou la construction d’un édifice ex nihilo. Le site du Port du Rhin avait un temps été envisagé pour donner à l’édifice une dimension franco-allemande. Reste à voir si la ville aura les moyens financiers suffisants pour se lancer dans un tel chantier.

 Bordeaux : un audit financier et organisationnel de l’Opéra

 Ce fut l’une des grandes surprises de ces élections municipales, contredisant les sondages. Le candidat écologiste Pierre Hurmic a remporté les élections devant Nicolas Florian (LR-LREM-Modem). Si Nicolas Florian, dans la lignée de son prédécesseur Alain Juppé, défendait le fonctionnement de l’Opéra de Bordeaux, malgré les vives crispations entre la direction et ses équipes artistiques, ce n’est pas forcément le cas de Pierre Hurmic. Son équipe l’avait affirmé, pendant la campagne, dans nos colonnes : il souhaite faire un audit financier et organisationnel de l’Opéra. L’institution reçoit chaque année près de 16 millions d’euros de la mairie, ce qui représente 20% du budget culturel de la ville. Comment conserver le niveau d’exigence artistique de l’Opéra tout en permettant une meilleure répartition des subventions ? L’équation ne s’annonce pas aisée.

 Tours : un nouveau chef à l’Opéra

 La polémique sur l’Opéra de Tours a-t-elle eu la peau de Christophe Bouchet ? L’ancien maire, candidat malheureux à sa réélection, a longtemps défendu à tout prix le renouvellement du mandat de Benjamin Pionnier, alors même que sa direction était contestée par la majorité des musiciens et que des plaintes pour harcèlement moral avaient été reçues par la médecine du travail dont l’une transmise au procureur de la République. Le nouveau maire vert de Tours, Emmanuel Denis, devrait vite s’atteler au dossier brûlant de l’Opéra. « Il y a eu un manque de pilotage de la Ville sur ce dossier depuis des mois, malgré les alertes. », avait-il déclaré la semaine dernière à notre journaliste Aurélie Dunouau, avant de préciser : « Christophe Bouchet était parti pour garder Benjamin Pionnier à la direction et embaucher un chef d’orchestre, mais ce conflit implique trop de personnes, et c’est allé trop loin de part et d’autre pour redémarrer avec le même directeur. » Les candidatures doivent être examinée courant juillet par un jury réunissant les différents financeurs (Ville, région, drac, département). De quoi permettre au jeune maire de dialoguer d’emblée avec les autres collectivités. A Emmanuel Denis aussi d’apporter un apaisement nécessaire au Conservatoire de Tours, qui panse encore ses plaies après l’affaire de pédophilie en 2018 de l’ancien chef de chœur.

 Un tour de France des nouveaux maires verts ne serait enfin pas complet sans évoquer Besançon et Nancy. Dans la cité franc-comtoise, Anne Vignot entend mettre en place des parcours culturels destinés aux écoles, des dimanches festifs dans la ville avec des concerts gratuits… Mais rien n’indique que la nouvelle maire relance le projet de construction d’une salle de concert, qu’appelle de ses vœux le Festival. Il en est de même à Nancy, où Mathieu Klein a remporté la mairie face à Laurent Hénart. Ce dernier proposait dans son programme la construction d’une nouvelle salle de concert de 800 places ainsi que le lancement d’un festival pluridisciplinaire. Mais le nouveau maire, à l’instar de nombre de ses homologues écologistes, privilégie des projets à taille plus humaine, conçus en dialogue avec la population et non pas imposés par un choix politique. Une idée de la culture du monde d’après ?

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