« Le gouvernement polonais n’investit que dans l’art patriotique et religieux »

Mathilde Blayo 09/07/2020

Le deuxième tour de l’élection présidentielle polonaise, qui aura lieu samedi 12 juillet,  devrait voir la réélection du président nationaliste et conservateur, Andrzej Duda. Pawel Potoroczyn, ancien directeur de l’Institut culturel Adam-Mickiewicz,  nous confie ses craintes.

Comment définiriez-vous la politique culturelle menée par le président Andrzej Duda ces cinq dernières années ?

Il n’y a aucun document qui exposerait une politique culturelle du PiS (parti national conservateur Droit et Justice). En revanche, il y a d’autres textes stratégiques qui parlent de la création du « nouveau Polonais », d’un patriote traditionnaliste, et c’est cela leur politique culturelle. Pour arriver à ce « nouveau Polonais », ils ont dévasté l’éducation en changeant notamment les programmes de sciences. Ils vont finir par questionner la théorie de l’évolution de Darwin.

Le premier acte hostile envers la culture touche véritablement l’école où les programmes réécrivent l’histoire. Le deuxième acte hostile concerne les médias : ils ont viré les journalistes modernes, indépendants, les ont remplacés par des membres du PiS et ont aujourd’hui une réelle main mise sur la radio et la télévision publique. Le troisième acte hostile a été la démission forcée de directeurs d’institutions culturelles, comme moi. Entre 2015 et 2016, nous sommes huit à avoir dû démissionner, beaucoup d’autres ont suivi depuis. Je suis amer et frustré car j’ai été viré contre la loi. Mais, croyez moi, virer quelques directeurs ce n’est vraiment rien par rapport à ce qu’ils ont fait à l’éducation et aux médias publics. Tout cela ne vise qu’un but : empêcher tout accès à une information fiable, à une autre façon de penser.

Quel est l’impact de cette politique sur la vie artistique musicale polonaise ?

Les artistes polonais ont 250 ans d’histoire d’insubordination, d’indépendance, d’esprit libre. Le problème ne se situe pas du côté des artistes, mais des directeurs d’institutions culturelles. Même dans les petites structures, dans les petites villes, les directeurs doivent s’adresser au ministère de la Culture pour demander des subventions ; pour une tournée internationale, par exemple, ou pour une performance particulière. Les budgets culturels des administrations locales sont de plus en plus faibles. Le pouvoir central charge les administrations locales de tellement de dépenses obligatoires qu’elles sont obligées de choisir entre allouer un budget à l’hôpital ou au centre culturel. Le pouvoir local doit alors faire appel au ministère pour des fonds supplémentaires et c’est comme cela que le gouvernement peut finir par influencer la programmation, le choix des artistes, la portée intellectuelle de ce qui est proposé. C’est une méthode très sophistiquée pour imposer le silence à des artistes pourtant libres d’esprit.
Mais je suis un optimiste. Je sers mon pays depuis 1980, dans les mouvements underground, dans la diplomatie, à la tête d’institutions culturelles et je crois fermement que le candidat libéral, Rafal Trzaskowski, peut encore gagner. Si ce n’est pas le cas, je crains que les festivals d’Avignon, d’Aix-en-Provence, ne voient plus beaucoup d’artistes polonais pendant un moment. Le gouvernement populiste n’investit que dans des talents médiocres, dans un art plein de slogans patriotiques et religieux. Le seul genre musical promut par le gouvernement aujourd’hui, c’est le disco polo, de l’horrible disco des années 1990. Ils n’ont probablement pas encore influé sur la programmation des principales salles, car ils ne savent rien de la musique classique et contemporaine. Mais c’est une question de temps. Dès qu’ils auront commencé à nommer des responsables politiques dans ces institutions, il y a des chances que les programmations s’orientent vers une musique patriotique.

La Pologne est le premier bénéficiaire de fonds européens, grâce auxquels de nombreuses infrastructures culturelles ont pu être développées. Si Andrzej Duda est réélu, craignez-vous de perdre cette aide ?

Depuis 2011, une vingtaine de salles de concert ont été construites grâce aux fonds européens et, sans ces aides, cela n’aurait pas pu être possible. Ces bâtiments magnifiques font rayonner la culture. Des personnes qui n’allaient pas au concert y vont maintenant parce qu’ils ont été attirés par ces nouveaux lieux.
Il faut bien différencier le rapport des Polonais à l’UE et le rapport du gouvernement actuel à l’UE. La Pologne, sa population, est une des nations les plus pro-européennes de l’Union. Mais le gouvernement souffre d’une forme de complexe d’infériorité et diffusent l’idée que l’UE donne des ordres à la Pologne, qui vont contre ses intérêts. Les classes les moins privilégiées, les moins éduquées sont très perméables à ce type de propagande et ne savent pas ce que l’UE a apporté à leur pays.
Je veux rappeler à nos amis français qu’on a déjà reçu beaucoup d’aide de leur part dans les années 1980, quand les artistes polonais suffoquaient, pris par la faim, la précarité. Je crois qu’il est temps de faire tout ce que l’on peut pour éviter que cela arrive de nouveau. Les artistes polonais ont besoin d’aide, d’être invités, que les échanges artistiques, de talents, soient maintenus entre nos pays.

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