Série d’été : les festivals qui résistent

Marylène Carre 20/07/2020

5/8 : Les heures musicales de l’Abbaye de Lessay (Manche)

La 27ème édition du festival normand a été repensée pour proposer une programmation en effectifs réduits adaptée au lieu. Reportage.

Vendredi 17 juillet à 20h, les portes de l’église abbatiale de Lessay, dans la Manche, chef d’œuvre d’architecture romane, s’ouvrent pour le premier concert des Heures Musicales de l’Abbaye de Lessay, festival de musique baroque maintenu malgré la crise sanitaire. Jusqu’au 14 août, sept ensembles s’y produiront, dans le respect des mesures sanitaires. Aux deux entrées, les bénévoles, plus nombreux qu’à l’accoutumée, répartissent les spectateurs et distribuent du gel hydroalcoolique.
Tout le monde porte le masque et, dans l’abbatiale, les chaises sont espacées d’un mètre les unes des autres. Des flux de circulation ont été mis en place pour respecter la distanciation ; le placement se fait accompagné par des bénévoles. « D’ordinaire, l’abbaye ouvre ses portes dès 19 h et on propose des visites guidées et un espace gourmand, explique Charles Brossillon, coordinateur artistique du festival. Cette année, les spectateurs se contenteront du concert. » À situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. Le festival a lieu, et c’est déjà l’essentiel pour le public comme pour les artistes. « On a été tellement heureux d’apprendre qu’il n’y aurait pas d’annulation, explique Jean, bénévole depuis six ans. On a eu un petit brief hier pour nous expliquer le protocole. On essaie de maintenir la convivialité malgré la situation. » Le public
est arrivé tôt, comme d’habitude, et s’est promené dans les rues de Lessay. Maryvonne n’aurait pas manqué le rendez-vous, auquel elle participe depuis sa création en 1994, à l’initiative des propriétaires de l’abbaye et des institutions régionales. Elle habite Saint-Lô à une trentaine de kilomètres et le festival est son « bain de jouvence » annuel. C’est l’une des réussites des Heures Musicales : avec une programmation baroque de haut niveau, le festival, en maintenant notamment un prix d’entrée très abordable (de 15 à 40 euros), a su conserver aussi un public local. L’évènement, comme l’abbaye, font partie du patrimoine. Les collectivités locales l’ont bien compris, qui ont décidé de soutenir le festival dans la situation actuelle.
« L’acoustique, avec moins de spectateurs, n’en est que meilleure. »
Ce sont elles qu’Olivier Mantei, directeur à titre bénévole du festival (en marge de ses activités à la tête de l’Opéra Comique et en cogestion des Bouffes du Nord à Paris), remercie en premier, avant de saluer le public et les artistes pour leur mobilisation. « C’est l’une des soirées les plus émouvantes, une soirée miraculeuse dans l’histoire de ce festival, déclare Olivier Mantei. Il y a encore quelques semaines, on ne pensait pas pouvoir le maintenir. » Applaudissements chaleureux. Sur la scène installée dans le chœur de l’abbatiale, les cordes des Talens Lyriques, dirigé par Christophe Rousset, entame les Quatre saisons de Vivaldi devant un auditoire dispersé et masqué, et pourtant intimement proche. Les musiciens n’avaient pas joué devant un public depuis quatre mois. L’émotion est palpable. Maryvonne, qui s’inquiétait que « ça sonne creux » du fait d’une jauge public réduite, peut être rassurée. « L’acoustique, avec moins de spectateurs, n’en est que meilleure », apprécie Olivier Mantei.
Marie-Laure et Gabriel ont pris place sous la nef, à distance réglementaire. Ils viennent chaque année du Val d’Oise pour le festival. « On se fait plaisir et on fait aussi un petit acte militant en soutenant les artistes qui vivent un moment difficile, nous dit Gabriel. Ecouter de la musique est une chose, la voir jouer en est une autre. Le virtuel, ça a ses limites ! » Quant aux inquiétudes liées au contexte, elles ont été vite balayées. « On fait confiance à l’équipe du festival. Et puis… c’est comme à la messe », sourit Gabriel en observant la disposition des chaises.
Faisabilité économique
« Tant que l’on peut jouer, il faut jouer. Seule l’incapacité peut nous contraindre, pas la peur. » Quoique convaincu, Olivier Mantei avance avec prudence. « C’est une pandémie qui peut tenter de nous replier. » La programmation était déjà arrêtée lorsque la crise sanitaire s’est déclenchée. Le bureau de l’association du festival a alors pris la décision de ne pas « anticiper une annulation », malgré la menace. « Une fois cette décision prise, il a fallu discuter avec tous les artistes pour réadapter la programmation en imaginant les mesures sanitaires à venir, mais aussi avec nos partenaires et les collectivités qui nous soutiennent (Ville, Département, Région) pour envisager la faisabilité économique du festival », explique Charles Brossillon. La jauge sera réduite de moitié, passant de 540 à 270 places, pour respecter la distanciation sociale. Sans relever le prix du ticket d’entrée, ce qui signifie une perte des recettes de moitié. Pour compenser, l’association peut compter sur l’appui des collectivités partenaires : le Conseil départemental de la Manche et la région Normandie débloqueront un fonds exceptionnel Covid-19. « Le festival repose certes beaucoup sur sa billetterie, mais il a peu de frais de fonctionnement, avec seulement deux salariés, et les bons résultats des années précédentes nous permettent d’avoir une petite trésorerie de soutien », complète Charles Brossillon.
Côté programmation, tous les artistes ont accepté de jouer le jeu. Seul l’ensemble anglais The Sixteen ne traversera pas la Manche, remplacé par Sonia Wieder-Atherton (le 7 août) avec un récital Bach qui fera écho au programme initialement prévu. Pour respecter la distanciation physique sur scène, des formations ont été réduites, pour s’en tenir à un effectif de 30 musiciens au maximum. « Cela présente d’ailleurs des frais en moins, ce qui compense partiellement le manque de recettes de quelques concerts ». Le programme des ensembles qui ont dû être tronqués de plusieurs musiciens a ainsi été modifié. C’est le cas des Arts Florissants (le 21 juillet) dont l’intégralité du programme a été revu. Le chœur Pygmalion de 28 choristes joue (le 4 août) à effectif complet, mais les chanteurs seront dispersés dans l’abbatiale. Le concert de La Tempête (le 31 juillet) est également spatialisé. Mais eux n’ont pas attendu le Covid pour réinventer leur mise en scène. « Il faut louer la souplesse des artistes et leur capacité à s’adapter, poursuit Olivier Mantei. La base de notre réflexion a toujours été celle de ne rien concéder à l’artistique et de ne présenter que des concerts qui auraient pu avoir lieu en dehors de la pandémie. »
Résistance au virtuel
Si les Heures Musicales font partie des rescapés de la crise sanitaire et ont bénéficié des facilités administratives de collectivités locales très favorables au maintien de l’évènement, Olivier Mantei sait que ce n’est pas la règle. « Il aurait été hors de question de maintenir le festival au détriment de la proposition artistique et de conditions acceptables. On a la chance d’être dans une abbaye, cela n’aurait pas été possible dans un théâtre. Dans le cas du classique et d’un tel lieu, la distanciation sociale peut même représenter une aubaine et optimiser les conditions d’écoute et le confort de chacun. » Le public a d’ailleurs répondu présent. Malgré le retard d’ouverture de la billetterie, les premiers concerts ont vite affiché complets. « Je crois qu’il y a, de la part du public comme des artistes, un vrai plaisir à se retrouver, à reprendre contact avec la musique, avec la scène, avec la pierre », poursuit Olivier Mantei. Comme « un esprit de résistance » au monde virtuel. « À l’Opéra Comique, j’ai fait du virtuel pendant tout le confinement. Le numérique n’est pas
une fin en soi. On a besoin de cette relation à la scène. Quand les spectacles ont repris, c’était une joie, une effervescence ! » Le public de Lessay aura été l’un des premiers à en profiter.
 
Une question à Christophe Rousset, directeur musical des Talens Lyriques:
Dans le contexte actuel, quelles sont les perspectives à moyen terme pour les Talens Lyriques ?


Les Heures Musicales de l’Abbaye de Lessay, jusqu’au 14 août :
https://www.heuresmusicalesdelessay.com/
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