« Nous sommes orphelins »

Mathilde Blayo 20/07/2020

Le grand orgue de la cathédrale de Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes a été ravagé par les flammes samedi 18 juillet. Interview de Michel Bourcier, un des trois organistes titulaires.

Comment vous sentez-vous ?

Nous sommes orphelins. Une sensation de vide total. Je jouais de cet orgue depuis 2007. Ceux qui ont pu aller dans la cathédrale disent qu’à la place de ce monument qu’était le grand orgue, il y a un vide de suie. C’est très choquant. J’ai du mal à réaliser qu’il a disparu. On vit ce que vivent nos collègue des Notre Dame de Paris.

Je n’ai pas vraiment de colère, mais de l’incompréhension. Comment un orgue peut-il flamber comme cela ? Que ce soit un acte humain ou incident électrique : comment l’un est l’autre sont possibles ? D’un point de vue technique et électrique, la sécurité était assurée, le boîtier électrique a été refait, tout était neuf. Comment ça peut flamber ? Si c’était une intervention humaine, n’importe qui peut faire un acte malveillant n’importe où, mais pourquoi ? Pourquoi s’attaquer à l’orgue ? Les systèmes de sécurité sur les églises et cathédrales existent. Il n’y en avait pas à Nantes mais il était question d’en mettre. Pour autant, je ne sais pas si ça empêcherait vraiment un acte criminel.

Quelles étaient l’histoire et les particularités de cet orgue ?

C’était un orgue chargé d’histoire, construit en 1619. On venait de fêter ses 400 ans d’existence. Comme beaucoup d’orgues anciens dans une ville active, il a subit des transformations. Parmi ces transformations heureuses, en 1784, François-Henri Clicquot a refait l’orgue à neuf. Il y a mis son empreinte artistique et en a fait un grand orgue classique français comme on en trouve à Poitiers. Il passe bien la Révolution, même si la cathédrale est transformée en entrepôt. Au XIXe siècle, il n’a pas toujours été en bon état. Les rapports des organistes montrent des problèmes. Le facteur Joseph Merklin l’a restauré, a rajouté quelques jeux, l’a mis au goût du jour. Une nouvelle restauration a eu lieu en 1933 où il a été modernisé, avec un nouveau clavier adapté à la musique symphonique, très expressif. Il est doté d’un ventilateur électrique quasiment au même moment. Pendant la deuxième guerre mondiale, la cathédrale est bombardée, la sacristie explose. Le grand orgue a souffert et, s’il est remis en état en 1960, il fallait attendre la restauration de la cathédrale. L’orgue néo-classique que nous connaissions est inauguré en 1971. On pouvait y jouer tous les répertoires. Chaque orgue a sa propre personnalité. La sonorité qui fonctionnait le mieux sur celui-là, ce qui était le plus impressionnant c’était le grand jeu, datant de Clicquot en 1784. Tout le monde était très impressionné par ses jeux d’anches, mais aussi la flûte harmonique de Merklin.

Comment s’envisage sa reconstruction ?

Il ne reste rien ou quelques tuyaux tombés de 15 mètres de hauteur. Le bois a flambé, le métal a fondu. Il resterait un bout du buffet mais inutilisable. Le technicien arrive demain, nous verrons bien. Pour la reconstruction, il faut dégager un budget. Le ministre de l’Economie a annoncé que l’état prendrait à sa charge la reconstruction de l’orgue et de la cathédrale. C’est une excellente nouvelle. Il faudra alors déterminer une hauteur d’enveloppe, à plusieurs millions d’euros sûrement. Les facteurs d’orgue répondront ensuite à un appel d’offre, sur concours. Ce sera sûrement une association de facteur, ce sera plus prudent. J’ai confiance en les facteurs d’orgue actuels. On trouvera surement un facteur capable de reconstruire un instrument aussi grand. La question se pose de refaire l’orgue à l’identique ou pas. Je pense qu’il essayer de garder la mémoire de ce qu’était l’orgue, se souvenir de ses qualité : le grand, l’esprit français, tout en laissant de la place à la créativité.

En attendant il faudra être patient, pense à l’avenir. Nous avons reçu des sollicitations de collègues organistes pour jouer ailleurs. Nous ne serons pas privés d’orgues.

 

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous