Covid-19 : pratique musicale et risque sanitaire

Mathilde Blayo 21/07/2020

Fanny Reyre Ménard, vice-présidente de la Chambre Syndicale de la Facture Instrumentale (CSFI) et Nicolas Droin, trésorier des Forces Musicales, nous expliquent l’avancement du projet PIC-PIV pour trouver des solutions face au Covid-19.

Qu’est-ce que le projet PIC-PIV, Projet pour les Instruments de musique face au Coronavirus et les Pratiques instrumentales et vocales ?

Fanny Reyre Ménard : Le PIC-PIV est la troisième phase d’un projet lancé au départ par la CSFI et l’Itemm. La première phase était l’élaboration d’un guide des bonnes pratiques et des fiches instruments pour prévenir les risques de contamination du virus. Celles-ci ont été rédigées avec la participation d’un expert de Buffet-Crampon. Depuis avril, il y a déjà eu 15 000 téléchargements. La deuxième étape du projet s’intéresse plus particulièrement à la désinfection des instruments. Ce volet est porté par la communauté des facteurs d’instruments et magasins de musique en partenariat avec un laboratoire spécialisé à Marseille qui travaille sur la covid-19.

On s’intéresse notamment au temps de quarantaine nécessaire pour que le virus ne soit plus présent dans et sur des instruments, idem sur les partitions. Des entreprises américaines travaillent aussi sur cette question et cofinancent ce volet. La troisième étape est celle qui s’appuie aujourd’hui sur les Forces musicales et les professionnels de la musique puisqu’on travaille essentiellement sur les questions liées à la pratique instrumentale, auxquelles on associe les questions liées aux pratiques vocales. Le monde des conservatoires est aussi associé au projet, de même que les acteurs de la musique actuelle comme le SMA. Le quatrième axe est dédié à l’élaboration d’un outil d’aide à la décision à partir d’une évaluation des risques.

Nicolas Droin : Les Forces Musicales ont été très tôt mobilisées sur l’impact que la covid-19 a sur l’activité d’orchestre et de chœur. Nous avons rapidement constaté la faiblesse des sources scientifiques, des incohérences entre certains rapports. Dans ce volet PIC-PIV, nous travaillons sur deux axes : tout d’abord, recenser et analyser toutes les études ou rapport déjà fait, en comprendre les protocoles et leurs limites. Certaines choses parues s’apparentent plus à de la communication qu’à de la recherche scientifique, comme l’étude menée par l’Orchestre Philharmonique de Vienne. Nous sommes en contact avec tous ceux qui continuent les recherches sur ces questions, notamment aux Etats-Unis. Nous suivons leurs avancées au jour le jour. L’autre axe du volet PIC-PIV cherche à trouver les angles morts de la recherche, les sujets pas ou peu traités pour le moment. Par exemple : le temps de vie du virus sur les partitions. Un autre grand axe peu couvert : les chœurs. Il y a eu des clusters dans les chorales amateurs mais le sujet a été très peu traité. La Fondation Bettencourt finance cette étude spécifique. Autre axe de recherche possible : le contexte. Les risque ne sont pas les mêmes selon qu’on est dans un milieu confiné ou en plein air, dans une petite salle de conservatoire ou sur un plateau de théâtre…

Quels sont les premiers résultats de ces études ?

Nicolas Droin : Nous avons publié une fiche sur le plein air, qui est, d’après une étude japonaise, 18 fois moins risqué qu’un milieu fermé. Le risque zéro n’existe pas mais une distance d’un mètre nous semble raisonnable.
Sur les chœurs, nous sommes encore en recherche mais nous pensons que le risque de diffusion du virus est surtout lié au contexte de travail, de répétition. Les chorales amateurs sont plus susceptibles de chanter dans un espace petit ou mal ventilé. Il n’y a pas eu de cluster dans les chœurs professionnels. On essaie vraiment de tester toutes les situations possibles : deux musiciens pendant quelques heures dans une salle de conservatoire, des musiciens en fosse… Il faut être capable de varier les distances de sécurité, les mesures de protection au vu d’un risque qui sera variable.

Fanny Reyre Ménard : Notre idée pour le moment est que le risque n’est pas le même selon qu’on est amateur, enfant, professionnel, et plus encore si l’on chante en chœur, dans quel espace… Nous cherchons à collecter un maximum de données nécessaires pour travailler à la modélisation. Un laboratoire français travaille déjà à ces outils de modélisation pour que, en septembre, l’Opéra de Paris comme le Conservatoire de Nantes puissent envisager les risques particuliers à leurs espaces et avoir des recommandations adaptées.

Nous retravaillons l’étude sur les instruments de musique d’avril dernier, pour affiner les résultats, proposer des choses pour les instruments qui n’avaient pas été étudiés. Nous testons aussi tous les matériels de protection (les écrans paravents, les pavillons) pour avoir une meilleure compréhension de l’efficacité de ces dispositifs et tenter de réduire les distances sanitaires. Plus nous avancerons dans les recherches, mieux nous comprendrons les risques. La première étude allemande préconisait 8 mètres de distance, plus personne ne prend ce chiffre au sérieux aujourd’hui.

Cette mobilisation d’acteurs différents du monde la musique est une première. Quel est votre regard sur ce travail conjoint ?

Fanny Reyre Ménard : Je suis fascinée par la mobilisation de la filière de la facture instrumentale et ravie qu’elle ait trouvé celle des musiciens et de l’Opéra. Nous devons ensemble développer des données sûres pour éviter les psychoses insensées.

Nous sommes aussi en contact étroit avec nos collègues allemands, américains. Aux Etats-Unis, une étude de la même envergure que la notre est en cours. L’enjeu de cette crise c’est aussi l’open data : nous nous parlons, partageons. Il n’y a pas de copyright.
La création de cette communauté est très importante. Notre travail main dans la main avec les musiciens et orchestres compte aussi pour montrer qu’on fait partie de la filière musicale, bien qu’on n’ait pas été pris en compte par le Centre national de la musique.

Nicolas Droin : Nous travaillons aussi avec la DGCA (direction générale de la création artistique du Ministère de la Culture) que nous épaulons dans la rédaction des protocoles pour qu’ils puissent aussi améliorer leur réglementation. Nous diffusons largement nos résultats aux syndicats pour que tout le monde ait accès à ces données.

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