La chanteuse Chloé Briot porte plainte pour agression sexuelle

La soprano française livre à La Lettre du Musicien son témoignage, « pour en finir avec la loi du silence qui règne à l’opéra ».

La soprano française Chloé Briot, nommée dans la catégorie « Révélation artiste lyrique » aux Victoires de la musique classique en 2018, témoigne d’agressions sexuelles répétées par un collègue chanteur durant une production, entre octobre 2019 et février 2020 sur le plateau de l’Opéra-Comique ainsi qu’aux opéras de Rennes et de Nantes. La jeune femme a depuis porté plainte et une enquête est ouverte. Elle a accepté de parler en son nom « pour en finir avec la loi du silence qui règne à l’opéra ».

« J’ai envie de te faire mal, j’ai envie d’y aller. »

La chanteuse tenait le premier rôle dans une production contemporaine commandée par l’Opéra-Comique : « Pendant les répétitions et les filages je n’arrivais pas à dire à mon collègue que sa manière de me toucher me déplaisait. Certes, nous devions jouer une scène de sexe, mais il agissait toujours au-delà du cadre des propositions du metteur en scène et me faisait systématiquement passer pour une “chieuse” auprès de ce dernier, en prétendant que j’étais “coincée du cul”. Progressivement, j’ai été terrorisée à l’idée de mettre le bazar dans la production : il y avait un enjeu important parce que je tenais le rôle principal, il fallait que cela se passe bien! J’ai donc pris sur moi, je n’ai rien dit. L’agression a été insidieuse, elle n’avait pas lieu tous les jours mais intervenait uniquement dans le cadre de ces deux scènes de sexe prévues par la mise en scène. Au moment de la reprise du spectacle à l’opéra de Rennes en janvier 2020 puis à l’opéra de Nantes (fin janvier-début février) les attouchements de mon agresseur se sont reproduits. En pleine représentation, il a palpé mon sein droit comme de la pâte à modeler. J’ai tenté de me recroqueviller pour qu’il ne puisse plus me toucher. Dans la deuxième scène, il a écarté violemment mes jambes en mettant sa tête sur mon sexe. Durant une autre représentation il m’a murmuré : « J’ai envie de te faire mal, j’ai envie d’y aller. » J’ai fini par parler aux deux assistants du metteur en scène et l’un d’eux m’a répondu : « C’est quand même délicat d’appeler *** pour ça. »

Chanteur écarté à la reprise du spectacle

« J’ai téléphoné personnellement au metteur en scène en le priant de venir parler à ce chanteur. J’étais effondrée, je n’en pouvais plus de chanter et de jouer avec lui, je n’arrivais plus à faire mon travail. Ne voyant aucune amélioration du comportement de mon collègue, malgré mon signalement, j’ai demandé à parler au directeur de l’opéra de Rennes, Matthieu Rietzler, qui m’a reçu avec une juriste dans son bureau. J’ai donc fait un témoignage écrit de ces agressions dont j’étais victime. Puis j’ai demandé au directeur de faire remonter l’affaire au directeur de l’Opéra-Comique, Olivier Mantei, et au directeur de l’opéra de Nantes, Alain Surrans, où nous devions continuer la tournée. Rien n’a été fait. J’étais extrêmement angoissée. Tout ce qu’on m’avait promis comme protection, on ne me l’a pas donné. Durant les représentations à l’opéra de Nantes il n’y a eu aucun changement, et son directeur Alain Surrans n’avait manifestement pas été mis au courant malgré ma demande. J’étais seule face à mon agresseur, que je retrouvais tous les soirs sur scène, et, en dépit de mes appels à l’aide, personne n’y a répondu. À la fin des représentations à Nantes j’ai demandé à Matthieu Rietzler de donner mon témoignage car je voulais porter plainte. Il m’a répondu : « J’espère que tu seras bien entourée. » J’ai ensuite averti Olivier Mantei qui a tout de suite réagi devant la gravité des faits : il a écarté le chanteur des reprises prévues jusqu’en 2024. Ce qui est incroyable c’est que l’agression que j’ai vécue a tendance à être minimisée. Actuellement je reçois des messages relatifs à la reprise de cette production et on m’écrit souvent : « “Il parait que tu as eu des petits soucis avec ***”. On est passé d’une agression sexuelle à un “petit souci” entre chanteurs ! Alors je suis obligée de le dire : Non, il ne s’agit pas d’un petit souci, j’ai été agressée sexuellement ! »

« Aujourd’hui je suis cassée, je ne sais pas comment remonter sur scène et je ne dors plus. Je ne sais pas comment faire pour retrouver un chemin paisible dans mon métier et je me sens vulnérable quand je chante. D’ailleurs je n’ai pas pu chanter durant plusieurs semaines après cette agression. »

  1. En France, l’organisateur du spectacle employant un.e artiste interprète salarié.e a une obligation de sécurité à son égard et doit protéger sa santé au travail, sa santé physique (maladie) et sa santé psychologique (harcèlement moral, burn out). Cela pose la question de la responsabilité de l’employeur s’il n’a pas pris les mesures préventives (ou disciplinaires à posteriori) pour éviter ou faire cesser ce genre de situation de mise en danger d’un.e artiste salarié.e. Si l’enquête établit la véracité des faits, le chanteur mis en cause risquerait alors jusqu’à 5 ans de prison et 75 000 euros d’amende pour agressions sexuelles répétées sur sa collègue.

 

Dans La Lettre du Musicien de septembre, nous publierons les résultats d’une longue enquête sur le harcèlement sexuel dans le monde de l’opéra.

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