Face au Covid-19, l’imagination au pouvoir  !

21/08/2020

La crise sanitaire risque de se prolonger pendant encore de longs mois. Faire le gros dos en pariant sur un retour à la normale serait une erreur. La phrase « On le fera quand la crise du coronavirus sera derrière nous » doit donc céder la place à « Il faut trouver le moyen de le faire malgré le coronavirus ».

Le secteur culturel en général, et celui de la musique en particulier, doit surmonter une situation qui se caractérise par l’empêchement de tout ou partie de leurs activités artistiques ou éducatives, une forte rétractation de la demande et une incertitude permanente, car les règles et les interdictions évoluent sans cesse. Devant ces défis, la première partie de la réponse tient dans deux des lois de la vie : inventer et s’adapter.

En juin, le festival des Forêts était un des premiers festivals classiques à se tenir en France. Sa programmation, totalement remaniée, avait été centrée sur les “bains de forêt musicaux”, des marches en forêt pour 20 à 30 personnes qui allient immersion dans la nature, exercices de ressourcement (venus du yoga et de la sophrologie) et pauses musicales au contenu riche et cohérent. Le compositeur en résidence, Thierry Escaich, et son élève Stéphane Gassot, avaient accepté d’écrire, dans un délai réduit, deux pièces adaptées aux bains de forêt musicaux, si bien que ces derniers ont été le théâtre de deux créations mondiales. La mue a été couronnée de succès : un taux de fréquentation de 100 %, des artistes qui retrouvaient la scène avec émotion et un public fervent, respectueux des gestes barrières.

Dans le numéro 536 de La Lettre du Musicien (juin 2020), l’article de Mathilde Blayo, “Comment les orchestres s’adaptent au Covid-19”, montre la diversité de ces ajustements : formations réduites, invitations d’artistes locaux, programmes sans entracte, doublement ou triplement des concerts, nouveaux lieux plus vastes…

Une des voies de l’adaptation mérite l’attention : le plein air. Le corps de ballet de l’Opéra de Paris avait eu l’audace de danser devant le palais Garnier au moment de la réforme des retraites ; pourquoi n’a-t-il pas investi cet été la cour carrée du Louvre, le parc de Sceaux ou celui de la Courneuve, voire une scène sur le lac du bois de Vincennes ? Repérer les lieux de plein air propices à la musique devient une urgence.

La crise sanitaire réactualise l’adage “Il faut que tout change pour que rien ne change”. Il s’agit de trouver des voies et des moyens nouveaux, tout en restant fidèle à son identité, pour poursuivre les missions, continuer l’activité, maintenir les structures en vie. Cela oblige à repenser à la fois les formes de la rencontre avec le public, le profil des artistes invités et les répertoires proposés, puis à rendre cohérentes toutes les autres fonctions (éducation, médiation, communication, services techniques…) avec le nouveau projet. Rien ne doit être tabou, l’objectif étant de se réinventer et ainsi de faire d’un mal un bien : chasser la routine et la bureaucratie, porter l’imagination au pouvoir, comme a su le faire, par exemple, Emmanuel Demarcy-Mota au théâtre de la Ville, au cœur du confinement, en engageant des comédiens qu’on appelait au téléphone pour les entendre lire un poème et échanger avec eux sur ce qu’on vivait.

Il n’en reste pas moins que les opéras, les orchestres, les conservatoires, les ensembles, les festivals, les salles… quelle que soit leur taille, vont fonctionner en mode “dégradé” et que leur économie en sera gravement affectée, alors même qu’ils devront gérer des changements profonds et rapides. La deuxième partie de la réponse à la crise sanitaire en découle : il faut mobiliser tous les acteurs et partenaires, rassembler toutes les énergies.

Énergies des équipes, terme à entendre au sens large en y incluant les intermittents fidèles, les sous-traitants, les bénévoles… Actrices principales des mutations, elles en subiront les contraintes et les effets : un dialogue social intense s’imposera donc au cours des mois qui viennent.

C’est aussi avec toutes les parties qui contribuent aux recettes qu’il faut nouer un dialogue :
• le public, pour lui expliquer la démarche suivie et les gênes subies, comme les augmentations tarifaires ;
• les mécènes et les partenaires, puisque l’objet et les contreparties de leur concours sont modifiés ;
• les financeurs publics, car l’heure n’est plus aux cahiers des charges aux multiples rubriques, mais à la définition conjointe d’une stratégie de survie.

La tradition française de politique culturelle place sur les épaules des financeurs publics – État et collectivités territoriales – une responsabilité particulière. Celle-ci doit se concrétiser en premier lieu par un engagement financier : le maintien des budgets impose un rappel des finalités essentielles que les acteurs culturels sont désormais contraints de réaliser par d’autres moyens. Elle nécessite également d’inclure dans les plans de relance nationaux et locaux des investissements indispensables à l’adaptation du secteur culturel à la crise sanitaire. Elle justifie de jouer un rôle actif dans la mobilisation des partenaires autour des structures culturelles. Elle passe enfin par un dialogue ouvert et organisé sur le plan de continuité et d’adaptation élaboré par chaque acteur et sur les aides qu’il est possible de lui apporter.

À ces conditions, on pourra éviter une hécatombe dans le secteur musical et permettre aux artistes, aux formations et aux institutions d’affronter la tempête avec confiance.

 

Bruno Ory-Lavollée

ancien directeur général de l’Adami, fondateur du festival des Forêts de Compiègne et président de la Médiathèque musicale Mahler.

 

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous