Au Liban, une vie musicale exsangue

Mathilde Blayo 24/08/2020

Dans le pays traversé par une crise économique sans précédent, par la pandémie de Covid-19 et par l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth, les musiciens sont à l’arrêt, mais tentent malgré tout de garder espoir.

Le 4 août dernier, la capitale libanaise pliait sous le souffle d’une double explosion dans un entrepôt du port. Le dernier bilan s’élève à au moins 177 morts, 6 000 blessés et des milliers de personnes se retrouvent sans logement. La ville est à reconstruire, après les dégâts matériels considérables, alors que le pays endure déjà une situation économique catastrophique. Depuis près d’un an, l’inflation et le taux de pauvreté se sont accrus de façon concomitante. La pandémie de Covid-19, dont la propagation a commencé en mars au Liban, a accentué la crise déjà présente.

L’espoir post-confinement

« L’activité culturelle s’est dégradée à partir de janvier, jusqu’à l’interruption des concerts en mars à cause du Covid-19 », raconte Toufic Maatouk, chef invité de l’Orchestre philharmonique du Liban, directeur artistique du festival Beyrouth Chants et du chœur de l’université Antonine. Toute l’activité musicale a cessé à partir du 20 mars. Certains, comme les chanteurs des chœurs de l’université Notre-Dame-de-Louaizé, ont maintenu le contact et continué à travailler via Skype ou Whatsapp. En juin, « nous voulions tous revenir chanter malgré la crise économique », se rappelle Toufic Maatouk. Le chef a ainsi préparé les chœurs qui ont chanté lors d’un important concert à Baalbeck, le 5 juillet. Quelque 170 musiciens libanais étaient réunis pour porter « un message d’espoir, de solidarité et d’unité. C’est un concert qui a relancé une activité musicale », insiste Harout Fazlian, chef principal de l’Orchestre philharmonique du Liban. « Mais depuis l’explosion, tout est de nouveau à l’arrêt. »

Le choc de l’explosion

« C’est un choc, un réel traumatisme. On a perdu notre ville, notre cœur. Le sentiment de tristesse est très fort », confie Toufic Maatouk. Au sein de l’Orchestre philharmonique, certains musiciens ont perdu leur logement, « mais il sont tous en vie, rapporte Harout Fazlian. Ce qui s’est passé n’est pas seulement grave matériellement parlant… Malgré notre caractère méditerranéen, la mer, le soleil, quelque chose de très sombre est présent chez les Libanais depuis l’explosion. » Le chef compte sur la musique pour ramener un peu de lumière dans la ville, mais, si quelques concerts de chœurs en formation réduite ont pu avoir lieu, l’orchestre ne devrait pas reprendre ses activités avant le mois d’octobre. Le chef Toufic Maatouk tente, avec d’autres, d’organiser des concerts caritatifs, notamment dans le cadre du Festival Beyrouth Chants. Un concert devrait ainsi être organisé le 8 septembre afin de lever des fonds pour la restauration d’une église dévastée lors de l’explosion.

Les pertes matérielles

De nombreux ensembles et chœurs de la ville avaient l’habitude de se produire dans des églises dont plusieurs ont été très endommagées par l’explosion. L’église Saint-Joseph, qui accueille traditionnellement les concerts de l’Orchestre philharmonique du Liban, a subi quelques dégâts, de même que le conservatoire de la ville où les fenêtres ont volé en éclats. Le père Khalil Rahme, fondateur des chœurs de l’université Notre-Dame et de la semaine de l’orgue au Liban envisage des levées de fonds pour la restauration des orgues détruits par l’explosion : « J’avais permis la restauration de 13 orgues dans le pays. Mais dans l’explosion, deux chœurs exceptionnels ont été détruits. » Au-delà de la réhabilitation de ces lieux, se posera aussi la question de la pandémie. Le Liban fait face à une nouvelle hausse inquiétante des cas de contamination et a annoncé un nouveau confinement, celui-ci apparaissant comme largement anecdotique pour une population exsangue.

De 2000 à 300 dollars

Derrière les pertes matérielles, la blessure psychologique et la crise économique risquent de poser des problèmes à long terme. À l’Orchestre philharmonique du Liban, « nous sommes les privilégiés de la crise, rappelle le violoniste Mario el Rahi. Nous sommes salariés par le ministère de la Culture, tout comme les enseignants du conservatoire. » Mais la dévaluation de la monnaie libanaise a très largement réduit les revenus des musiciens. « Avant la crise, notre salaire représentait 2000 dollars et, aujourd’hui, il n’est que de 300 dollars », déplore-t-il. Harout Fazlian évoque alors sa peur de voir partir les musiciens étrangers, nombreux à l’orchestre, en particulier des pays d’Europe de l’est. « Je comprendrais leur décision… Mais j’espère que les musiciens étrangers, présents à l’orchestre depuis 20 ans, qui ont construit leur vie ici, resteront », se rassure le chef. Parmi les musiciens libanais, la question ne se pose pas encore, selon Mario el Rahi, le salaire permettant de se nourrir. « Mais nous vivons dans l’incertitude de savoir si la saison et les cours au conservatoire reprendront, si notre salaire sera bien maintenu », confie-t-il. Khalil Rahme craint également de perdre des chanteurs qui « vont devoir travailler plus dur pour se nourrir. Beaucoup de mes choristes sont déçus et veulent quitter le Liban. »

La précarité des musiciens indépendants

Toufic Maatouk s’attend à « des années très difficiles pour la culture » et pour les festivals comme le sien, habituellement sponsorisé par des entreprises privées, aujourd’hui dans l’impossibilité de le soutenir. Pour autant, il est essentiel pour lui que l’histoire de Beyrouth, inscrite dans son patrimoine architectural et culturel, soit protégée. Harout Fazlian non plus ne veut pas se laisser abattre : « Tant que c’est possible, nous devons organiser quelque chose. C’est important pour nous, mais plus encore envers le public, afin de lui donner de l’espoir, le moyen de rêver et lui affirmer notre amour. » Le chef prépare un concert caritatif pour lever des fonds à destination des musiciens indépendants, aujourd’hui sans aucun revenu ni aide.  Mario el Rahi évoque aussi des musiciens âgés, qui ne bénéficient d’aucune retraite et sont aujourd’hui dans une grande précarité. « Le syndicat des musiciens et des chanteurs professionnels du Liban tente de leur venir en aide, raconte-t-il. C’est sans doute par eux qu’il faut passer aujourd’hui pour soutenir les musiciens indépendants. »

Le violoniste appelle aussi à l’aide les pays arabes pour soutenir les musiciens de musique arabe. « Ils nous payent en dollars, pour nous c’est considérable. Il faudrait aussi que les pays d’Europe facilitent notre accès au continent, aux auditions de leurs orchestres, ce qui est aujourd’hui très compliqué », regrette Mario el Rahi. Harout Fazlian en appelle lui aussi à la solidarité française, proposant un jumelage entre l’orchestre libanais et un orchestre français, ou des partenariats d’échange entre les conservatoires.
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