Opéra de Paris : un modèle à réinventer

Antoine Pecqueur 31/08/2020

Aujourd’hui, mardi 1er septembre, se déroule la passation anticipée entre Stéphane Lissner et Alexander Neef, dans un contexte de crise sans précédent de l’institution.

Dans les salons dorés de la rue de Valois, Roselyne Bachelot va organiser aujourd’hui la passation entre Stéphane Lissner et Alexander Neef. Entre l’ancien directeur de l’Opéra de Paris et le nouveau, qui a dû quitter prématurément son poste à l’Opéra de Toronto. Les mots seront choisis, le bilan de Lissner salué. Et pourtant, la situation est tout simplement catastrophique. Quarante-cinq millions d’euros : c’est le montant prévu du déficit de l’Opéra de Paris pour cette année. Les raisons sont à la fois conjoncturelles et structurelles.

Conséquences sur le mécénat

Les grèves contre la réforme des retraites puis la crise du Covid-19 ont entraîné l’annulation de plusieurs mois de spectacles, et, conséquemment, les ressources propres de l’institution ont été touchées : une perte en terme de billeterie mais également en mécénat, d’un tiers du volume habituel. Et la reprise semble encore bien incertaine, avec pour l’instant des spectacles en version réduite au palais Garnier, en attendant une Tétralogie mi-novembre à la Bastille. Les consignes sanitaires mettent à mal tout le fonctionnement de la maison : la distanciation entre spectateurs imposée en zone rouge provoque une réduction considérable de jauge, et donc de revenus. Et lorsque la situation sanitaire est « normale », le port du masque obligatoire peut décourager plus d’un mélomane, surtout s’il s’agit d’un opéra de Wagner de cinq heures.

Des agences en position de monopole

Il serait néanmoins réducteur d’expliquer la situation actuelle uniquement à la lumière de cette crise. Le modèle même semble aujourd’hui anachronique : avec un budget de 225 millions d’euros, dont un peu moins de la moitié vient de la subvention de l’État, comment justifier de tels montants en comparaison avec les budgets des structures culturelles en région ? Les coûts de fonctionnement sont certes colossaux — la masse salariale représente près de 1 700 collaborateurs. De plus, tout au long de son mandat, Stéphane Lissner aura misé sur des choix artistiques luxueux : mises en scène aux coûts démesurés et surtout distribution vocale de stars, dont certaines étaient rémunérées plus de 15 000 euros par représentation. En regardant de près la programmation du directeur de casting, Ilias Tzempetonidis (qui part avec Stéphane Lissner à l’Opéra de Naples), les chanteurs recrutés appartiennent principalement à trois grandes agences mondiales. Parmi ces dernières figure Ariosi, qui s’est retrouvée épinglée dans le récent scandale de l’Opéra de Turin : cette institution aurait mis en place des système de rétro-commissions avec l’agence basée en Suisse italienne.

On le voit : ces situations proches de l’abus de position dominante sont contraires avec le fonctionnement d’un établissement financé par l’argent public. Il faut espérer maintenant qu’Alexander Neef, passé par la direction d’un opéra canadien, apporte davantage de transparence dans la gouvernance de l’Opéra de Paris. Et il revient à l’État d’être également plus vigilant, d’autant que son plan d’aide au spectacle vivant flèche 120 millions d’euros sur les opérateurs nationaux, dont une grande partie pour l’Opéra de Paris.

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