Réinventons l’opéra !

Antoine Pecqueur 02/09/2020

« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark », écrit Shakespeare dans Hamlet.

Et à l’opéra ? De loin, cette contrée peut sembler radieuse, avec ses ors et ses velours. Le public vient y applaudir les plus grandes voix dans les chefs-d’œuvre de l’art lyrique : un rêve ! Mais la réalité ne correspond que peu à cette vision fantasmée.

Dans les pages qui suivent, vous allez découvrir l’envers du décor. Nous publions ainsi les résultats d’une large enquête sur le sexisme à l’opéra. Des chiffres édifiants qui font écho au témoignage de la soprano Chloé Briot, qui a récemment déposé plainte après les agressions sexuelles dont elle aurait été victime. Elle nous dit « vouloir en finir avec la loi du silence qui règne à l’opéra ». Les institutions lyriques se révèlent parmi les plus enclines au conservatisme et à l’opacité. Elles sont encore nombreuses à imposer des diktats physiques dans le recrutement des chanteuses. Sans oublier la question de la diversité ethnique, largement ignorée.

Le Covid-19 a mis à l’arrêt les maisons d’opéra pendant plusieurs mois. La difficile sortie de crise qui s’annonce doit offrir à ces institutions l’occasion de se réinventer. Au-delà des chartes et des déclarations de bonnes intentions, il est temps de passer aux actes. En matière d’écologie aussi, elles doivent trouver des solutions, par exemple le recyclage des décors, comme le montre notre reportage photographique.

Enfin, c’est le modèle économique même qui doit faire l’objet d’une véritable réforme. La situation catastrophique dans laquelle se trouve l’Opéra de Paris – avec des pertes de plus de 45 millions d’euros pour 2020 – a de quoi laisser perplexe. Malgré les grèves et la pandémie, n’est-ce pas le fonctionnement d’une telle institution qui est aujourd’hui devenu anachronique ? Coûts exorbitants des mises en scène, venue de chanteurs internationaux dont les cachets par représentation dépassent les 15 000 euros, une masse salariale de 1 700 salariés, avec au final, un budget de 225 millions d’euros, dont un peu moins de la moitié est couvert par la subvention de l’État. Comment expliquer un tel fossé avec les maisons d’opéra en région, dont les budgets représentent à peine un vingtième de ce montant ?

Il est aussi urgent de clarifier le lien entre certaines agences artistiques et les directeurs de casting des opéras. Les affaires de corruption en Italie révèlent des compromissions indignes de quelques maisons prestigieuses, comme le théâtre de Turin, avec des agences en situation de monopole. De véritables abus de position dominante.

Mais les mauvaises langues diront que repenser le modèle économique signifie obligatoirement diminuer la qualité artistique. Le fonctionnement des théâtres des pays germaniques et d’Europe du Nord montre le contraire. Une grande partie d’entre eux fonctionne avec des troupes permanentes de chanteurs, bien moins onéreuses que les castings de stars, et plus ancrées dans le territoire aussi. N’est-ce pas l’heure de favoriser ce système, en développant son aspect pédagogique, dans la prolongation des académies et autres ateliers lyriques ?

Inventer un nouveau monde est aussi possible à l’opéra.

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