À Sydney, l’opéra se cherche une acoustique

La plus célèbre salle de spectacle d’Australie, et peut-être du monde entier, sera en travaux jusqu’en 2022, pour corriger son principal défaut : l’acoustique, dont se plaignent les artistes depuis son inauguration.

La vie reprend peu à peu dans les ­cafés et les restaurants de Circular Quay, après la crise du Covid-19. C’est d’ordinaire l’un des quartiers de Sydney les plus fréquentés par les touristes. Depuis le port, où transitent les ferries d’un bout à l’autre de la baie, la vue est imprenable. À la fois sur le vénérable Harbour Bridge mais aussi, et surtout, à la pointe est du port, sur l’opéra. Avec ses grandes “voiles” de céramique, au-dessus desquelles est tiré chaque année le feu d’artifice du Nouvel An, il est l’un des plus célèbres monuments de la planète.

Conséquences des incendies

‌L’opéra de Sydney est la seule salle de spectacle qui soit également le symbole de tout un pays. En début d’année, l’attention du monde entier s’est d’ailleurs portée sur les images de l’édifice, noyé dans la fumée, lors des incendies spectaculaires qui ont dévasté le continent. La fierté des Australiens, qui ont élevé au rang d’icône un bâtiment lui-même ­classé au patrimoine mondial de ­l’Unesco, a été piquée au vif lors de la brusque annulation par Isabelle Adjani de sa participation au festival de ­Sydney.

Alors que tous les autres artistes programmés pendant cette période difficile ont maintenu leurs représentations, l’actrice a renoncé à se rendre en Australie pour y interpréter le rôle phare de la pièce Opening Night. C’était l’un des tout derniers spectacles prévus dans la grande salle de l’opéra, qui, après une ultime représentation de la chanteuse américaine Solange, la petite sœur de Beyoncé, a fermé ses portes le 30 janvier pour des travaux dont la durée s’étendra jusqu’en 2022.

« Très difficile de s’entendre »

Dans cet ensemble architectural comprenant deux salles principales (une salle de concert de 2 600 places et un opéra de 1 500 places), le défi numéro un demeure celui de l’acoustique.
La salle de concert est à la fois bien plus longue et bien plus haute de plafond qu’une salle de concert standard. Les musiciens et les artistes qui s’y sont produits ont pour la plupart éprouvé les mêmes difficultés. « C’est très compliqué de s’entendre. On n’arrive pas à percevoir un musicien situé à deux mètres ! Quand, dans un ciné-concert, il faut rester raccord avec un film, la pression est encore plus grande », confie Mary Rapp, une violoncelliste australienne, qui a fait résonner les lieux une dizaine de fois.
Cet opéra des antipodes, les instrumentistes ne sont pas les seuls à s’en plaindre. Son plus célèbre détracteur est l’acteur américain John Malkovich, qui, il y a quelques années, en avait jugé « l’acoustique plus mauvaise encore que dans un hangar aéronautique. La salle est tellement grande que si vous y jetez une tomate, elle n’a absolument aucune chance d’atteindre la scène. »
Plus sobrement, l’ancien baryton australien Lyndon Terracini, qui a commencé sa carrière ici en 1976, se souvient, en ce qui concerne la salle d’opéra, d’« une acoustique trop sèche ». Lui qui a chanté tout jeune devant la reine Elisabeth II dans une représentation d’Albert Herring de Britten, et des dizaines d’autres fois jusqu’au milieu des années 2000, se rappelle qu’il était « très difficile d’y chanter. Contrairement aux opéras européens, depuis la scène, on n’entend pas revenir sa voix. Il faut donc chanter plus fort. Pour une représentation de plusieurs heures, c’est très éprouvant. »

Rénovation de la salle d’opéra

Lyndon Terracini est, depuis 2009, le directeur artistique d’Opera Australia. À ce titre, il a supervisé la rénovation – achevée fin 2017 – de la salle d’opéra, baptisée Théâtre Joan-Sutherland, où sont notamment joués les opéras et les ballets : « Plusieurs installations techniques, comme les cintres, qui servent à faire coulisser les éléments de décor, dataient des années 1970. Les manipuler était un très gros défi, qui mobilisait beaucoup de techniciens et nécessitait de les faire travailler dans des conditions qui ne répondent plus aux normes de sécurité. Et il y avait un problème d’acoustique, puisque cette salle n’avait été, à l’origine, pensée que pour des représentations théâtrales. »

Les coûts de construction s’envolent

Et c’est là tout le problème qui plombe les deux grandes salles de l’Opéra de Sydney depuis son ouverture. Avant sa construction, il fallait aller à l’hôtel de ville pour assister à un opéra ou à un ballet. L’architecte danois Jorn Utzon remporte en 1957 un concours international lancé par l’État de Nouvelles-Galles du Sud pour doter Sydney d’une salle de concert digne de ce nom.
Ce projet d’opéra futuriste enthousiasme la population. Mais très vite, les coûts de construction s’envolent. Et les relations entre l’architecte et le gouvernement ­local s’enveniment. Jorn Utzon finira par claquer la porte en 1966. Il ne reviendra jamais en Australie et ne verra pas achevée ce qui est de très loin sa plus célèbre réalisation.
Après son départ, et bien que la construction soit déjà bien avancée, le type de représentation pour chaque salle est modifié. Le théâtre Joan-Sutherland, conçu pour n’y jouer que des pièces de théâtre, accueillera aussi les ballets et les opéras. La grande salle, qui à l’origine devait être dédiée à l’opéra, sera réservée aux concerts symphoniques, sous prétexte qu’ils attirent davantage de public. Les problèmes d’acoustique ont donc été très vite identifiés, les salles ne correspondant pas à leur usage premier. Mais jusqu’à présent, les tentatives de correction n’ont jamais été très fructueuses pour la grande salle.

Installation de réflecteurs et de rideaux automatisés

« Nous avons travaillé avec des acousticiens allemands qui se sont occupés du théâtre du Bolchoï à Moscou, du Royal Albert Hall à Londres et du Parco della Musica à Rome », explique Lou Rosicky, directeur du projet de rénovation. Exit les donuts en plastique qui surplombaient la scène pour apporter un peu de réverbération aux musiciens. Ils seront remplacés par vingt-huit immenses réflecteurs en bois, dont la forme rappelle celle d’un médiator. Les acousticiens de Muller BBM ont testé leurs prototypes fin 2016, tandis que l’Orchestre symphonique de ­Sydney jouait des œuvres de Mozart et de Tchaïkovski.
Lou Rosicky promet que, « grâce à ces réflecteurs, on va pouvoir mieux diriger le son dans la salle. Le résultat sera très impressionnant ». Des rideaux acoustiques automatisés seront également posés afin d’obtenir rapidement une configuration adaptée à la musique amplifiée.

Essor des musiques actuelles

Au fil des années, à l’Opéra de ­Sydney – qui organise plus de 2 000 événements et est ouvert 363 jours par an –, la musique classique a laissé une place de plus en plus importante aux concerts de musiques actuelles, de Kanye West à Ange­lique ­Kidjo, en passant par le groupe electro français Air.
« Les concerts de musiques actuelles ont de plus en plus recours à de très grands écrans LED et à d’autres éléments de décor qui s’installent au plafond, explique Lou ­Rosicky. Nous venons tout juste de nous atteler à son renforcement, pour augmenter sa capacité de charge, de 10 à 38 tonnes. Nous serons ainsi en mesure d’accueillir les représentations les plus ambitieuses. »

Meilleure visibilité

L’expérience pour les spectateurs ne sera pas améliorée seulement sur le plan auditif. La scène sera abaissée, et les sièges rehaussés, dans un souci de­ visibilité. Détail non négligeable, des toilettes vont être rajoutées : actuellement, depuis certains balcons au-­dessus de la scène principale, il faut monter et descendre une centaine de marches pour accéder aux lieux d’aisances les plus proches.
Des travaux de rénovation, étalés sur une décennie, devraient corriger ces défauts originels, pour un montant total de 168 millions d’euros, et ainsi offrir à l’Opéra de Sydney une seconde jeunesse, à l’aube de son cinquantième anniversaire, en 2023.

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