Sexisme et harcèlement à l’opéra

Une enquête française d’une envergure inédite portant sur le sexisme et le harcèlement sexuel à l’opéra a été lancée mi-mai par la plateforme compos’Her. Nous avons pu nous procurer les premiers résultats.

Le temps est-il venu du #MeToo de l’opéra dans l’Hexagone ? Trois ans après le début de l’affaire Weinstein, le mouvement de libération de la parole des femmes est devenu planétaire. Bien que des voix se soient élevées, le milieu de l’opéra français est resté assez discret ces derniers mois, observant, sans trop se faire remarquer, les scandales de harcèlement sexuel révélés un peu partout dans le monde de la musique classique, notamment celui autour du ténor et chef d’orchestre Placido Domingo. Une vingtaine de chanteuses et de danseuses avaient en effet témoigné auprès de l’agence Associated Press dans deux enquêtes publiées le 13  août et le 7  septembre  2019 pour dénoncer les pratiques en backstage du ténor : des baisers qui dérapent sur la bouche, des mains baladeuses sur les corsages, aux avances insistantes dont aurait été coutumier le chanteur. Dès les accusations rendues publiques, l’Orchestre de Philadelphie et l’Opéra de San Francisco avaient décidé d’annuler les prestations du chanteur. Après avoir démenti les accusations, Placido Domingo a finalement admis les faits qui lui étaient reprochés, le 20  février dernier. De ce côté-ci de l’Atlantique, ces révélations n’ont pas empêché Dominique Meyer – nouveau directeur de la Scala de Milan – d’inviter le ténor à fêter ses cinquante ans de carrière sur la scène italienne le 15  décembre dernier. Car, sous prétexte qu’il s’agit d’un chanteur talentueux, les faits ont eu tendance à être minimisés, excusés, mis de côté.

Sexisme ordinaire

La présente enquête pourrait bien obliger les directeurs des maisons d’opéra françaises à sortir de leur silence. Le questionnaire en ligne qui s’adresse à tous les corps de métier n’en finit pas de recueillir les réponses – 200 à ce jour – augmentées d’entretiens individuels lorsque des faits de harcèlement sexuel sont révélés. La totalité des données fera l’objet d’une publication, mais, d’ores et déjà, les résultats des 158 premiers questionnaires, que nous avons pu consulter, sont consternants : 83 % des femmes et 39 % des hommes affirment avoir déjà subi des remarques sexistes dans le cadre de leur métier ou de leurs études musicales (19 % des hommes disent avoir été témoins de telles remarques et blagues sans les avoir subies). Souvent pris à la légère, le sexisme ordinaire se manifeste par des mots, des gestes, des propos insidieux et sournois destinés à inférioriser, déstabiliser et délégitimer les femmes et les hommes qui en sont victimes. Jusqu’à la fin des années 1970, « les discriminations fondées sur la différence de sexe étaient passées sous silence, ce qui était une manière de les nier », écrivait Simone de Beauvoir1. Pour rendre ces discriminations littéralement visibles, la philosophe créa dans les Temps modernes la rubrique du « sexisme ordinaire ». Cinquante ans plus tard, force est de constater que celui-ci est toujours très présent. Aujourd’hui, les sites payetarobedavocate.tumblr.com, payetablouse.fr, payetontournage.tumblr.com recueillent les remarques sexistes dans le milieu juridique, hospitalier et du ­cinéma ; sur ce modèle, la musicienne Agathe Thorez (pseudonyme) a pris l’initiative de créer le site payetanote.com, pour compiler celles provenant du monde de la musique classique.

Abus dans une situation de mise en scène

Plus inquiétant encore, 61 % des répondants déclarent avoir déjà vécu une situation de drague insistante, intrusive ou gênante durant leur travail, et 17 % des répondants ont subi un abus de la part d’un ou d’une collègue lors d’une situation de mise en scène. Le témoignage de la chanteuse Chloé Briot permet de mettre en perspective ce dernier chiffre. La soprano a porté plainte pour agression sexuelle et a livré à La Lettre du Musicien son témoignage, « pour en finir avec la loi du silence qui règne à l’opéra ».
Interrogé sur ces chiffres, Bertrand ­Rossi, nouveau directeur de l’Opéra de Nice, nous déclare : « Cette enquête est une très bonne chose pour le monde de l’opéra. Cela permet d’avoir une vision objective d’un phénomène nébuleux, et ces premiers chiffres font froid dans le dos ! » Membre du conseil d’administration de la Réunion des opéras de France (ROF), il a activement défendu la mise en place d’une charte d’éthique professionnelle commune à ses membres – signée le 26 septembre 2019 – qui s’engage notamment à faire respecter l’égalité professionnelle, à lutter contre les discriminations et à « défendre l’intégrité physique et morale des personnes entrant en relation professionnelle avec eux en luttant contre toute forme de harcèlement moral et sexuel2. » Il souhaite sa mise en place dès la rentrée. « Je projette également de la transmettre avec le contrat des artistes (chanteurs, metteurs en scène, chefs d’orchestre), pour que tout le monde sache en arrivant les règles à respecter. C’est le devoir de l’employeur : je le dis et je le ferai3. »

Protéger les lanceurs d’alerte

Quoique la charte constitue un bon début pour protéger les lanceurs d’alerte, la peur des représailles dans la carrière est un frein essentiel dans la prise de parole des victimes de harcèlement : 36 % des répondants estiment ainsi avoir eu la sensation d’être passé à côté d’opportunités professionnelles du fait d’avoir repoussé ou ignoré les avances, invitations, tentatives de rapprochement de la part d’un (ou d’une) directeur ou d’un chef. Les relations nécessairement asymétriques, entre, d’un côté, des décideurs tout puissants (directeur, chef d’orchestre, metteur en scène) et de l’autre leurs employés, soumis à la contrainte économique dans un milieu très concurrentiel, entretiennent un rapport de domination qu’il est difficile de mettre en cause en cas de litige. Entre la peur de se faire blacklister et le doute quasi systématique imputé à la parole des victimes, les chanteuses et chanteurs préfèrent se taire : 81 % des répondants ont le sentiment qu’il règne une loi du silence dans le milieu de l’opéra sur les thèmes abordés dans l’enquête. Ils sont 66 % à considérer que le harcèlement sexuel est très fréquent dans le milieu de l’opéra. Ces chiffres rendent visible un phénomène qui concerne les deux sexes : même si les femmes restent les plus concernées, nombre d’hommes sont eux aussi victimes de comportements abusifs.

L’action des chanteuses suédoises

En novembre  2017, 653 chanteuses suédoises s’étaient insurgées contre le harcèlement et les abus sexistes dans l’exercice de leur profession. Relayé par le quotidien suédois Dagens Nyheter, cet appel avait permis de porter la contestation des chanteuses lyriques jusqu’à la ministre de la Culture et de la Démocratie, Alice Bah Kuhnke. Dans le même temps, les témoignages s’étaient multipliés sous le hashtag #visjungerut (libérer la parole en chantant). La mezzo Tove Dahlberg, habituée de la scène de l’archevêché au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, avait apporté son témoignage : « Un grand chef d’orchestre est entré dans ma loge, alors que j’étais seule, et a commencé à m’embrasser, puis à rire quand j’ai essayé de le repousser. J’ai appris que trois autres filles de la production avaient subi la même chose. Je me suis dit qu’il fallait en informer le chef de la production, mais quand je l’ai fait, ce dernier m’a répondu que cette personne avait trop de pouvoir et qu’on ne pouvait rien faire. »
Les chiffres de cette enquête doivent maintenant servir de levier pour une prise de conscience et de mise en visibilité des problèmes dans le monde lyrique, et alimenter les réflexions à mener. La question du sexisme et du harcèlement sexuel à l’opéra ne doit pas être détachée de celle, plus globale, de la parité et de la répartition du pouvoir, car elle s’imbrique dans le rapport inconscient de la domination masculine.

 

1 Le Sexisme ordinaire, préface de Simone de Beauvoir, Le Seuil, 1979.

2 Extrait de la charte, disponible dans sa totalité ici.

3 C’est d’ailleurs une préconisation qui figure en bas de la charte : « Il est suggéré aux opéras membres de la ROF signataires de la présente charte de l’indexer à la plupart des contrats ou conventions qu’ils concluent avec toutes les personnes physiques ou morales avec lesquelles ils nouent des relations professionnelles de façon ponctuelle ou durable. »

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