Fosse d’orchestre : paradis ou enfer ?

Mathilde Blayo 02/09/2020

La crise sanitaire a entraîné la fermeture de la plupart des fosses d’opéra. En attendant leur réouverture, retour sur ces lieux, qui suscitent chez les musiciens autant de crispations, pour des raisons de confort ou d’acoustique, que de plaisir à partager la musique dans un climat de proximité et d’intensité.

« Quand je vais en fosse, j’ai la sensation d’entrer dans un bateau. » « On est dans un autre monde, dans notre univers ». Dans les mots des musiciens de fosse, ce lieu incarne tout à la fois le magique et le monstrueux de ­l’opéra. Ceux qui ont choisi de jouer dans les orchestres de ces maisons le font par passion pour le genre et, surtout, pour l’atmosphère unique de « la fourmilière artistique ». « Depuis ma première fois en fosse jusqu’à aujourd’hui, ce qui m’impressionne le plus ce sont les premières, nous dit Nicolas Cardoze, bassoniste à ­l’Opéra de Lyon. Le processus de répétition est long, mobilise énormément de personnes. Quand arrive la première, c’est un moment de tension extraordinaire, palpable, et en même temps, tout le monde se serre les coudes pour que le spectacle soit beau. »

Relation à la scène

Comment se vit alors l’opéra depuis ce lieu, souvent exigu, parfois invisible depuis la salle ? La relation des musiciens avec le plateau a plutôt lieu lors des répétitions. Hautbois solo à la ­Scala de Milan, Armel Descotte assiste aux générales piano : « Le hautbois est un instrument très lyrique, avec de nombreux solos ; je trouve qu’on ne joue pas de la même façon quand on sait ce qui se passe sur scène ou pas. » À l’Opéra de Lyon, l’orchestre a demandé un retour vidéo dans la fosse. 

« C’est un regret pour moi de ne pas voir la scène. C’est dommage, car cette séparation rend la relation au chanteur moins évidente », considère Jocelyn Mathevet, trompette solo à l’Opéra de Lyon. Un constat partagé par Emmanuel Jacques : « Le fait d’être en fosse, plus bas que la scène, nous coupe parfois complètement d’une relation d’échange avec le chanteur. » Mais pour ce violoncelliste baroque, la donne est différente. Avant que l’orchestre complet n’arrive dans la fosse lors d’un ­opéra, les musiciens du continuo, clavecin, théorbe, violoncelle ou contrebasse, répètent seuls avec le plateau. « On a l’impression de pouvoir mieux se connaître avec les chanteurs et l’équipe technique », confie Emmanuel Jacques. Les musiciens assistent alors à la construction dramaturgique lors de l’installation des décors, « un peu comme si on avait l’œil du spectateur. Il y a ­aussi beaucoup plus d’intimité avec le chef, ce qu’on perdra à l’arrivée de l’orchestre ­entier. » Dans l’opéra baroque, la fosse est aussi généralement plus haute, « ajustée pour que la tête du contrebassiste ne dépasse pas ! »

Sécheresse

Les instrumentistes baroques rencontrent un problème récurrent dans les fosses d’orchestre : la sécheresse. Dans cet espace confiné, où il fait particulièrement chaud, « nos instruments anciens et fragiles peuvent se fendre, les cordes casser, explique Emmanuel Jacques. On pourrait trouver des solutions pour humidifier l’air, mais il faut toujours se battre pour avoir quelque chose. Il nous arrive donc de prendre des instruments de moins bonne facture. » Si l’espace à disposition de chacun est généralement suffisant pour un opéra de Mozart, pour des œuvres de Wagner ou de Strauss, il faut se serrer. « Il m’est arrivé de ne pas avoir la place nécessaire pour faire une belle interprétation. Avec le bras de travers, j’avais un son moins plein », raconte Emmanuel Jacques. Le manque d’espace occasionne parfois quelques tensions entre musiciens, mais pour certains, cette proximité fait aussi le charme de la fosse. « C’est un cocon, nous sommes très proches, parfois à se toucher. Cette grande proxi­mité rassure aussi, explique Jean-René Da Conceiçao, contrebasse solo à l’Opéra de Marseille. Elle renforce la sensation d’appartenir au même élan artistique. »
Comme une boîte sous la scène, la fosse induit aussi un niveau sonore particulièrement élevé. « Ce peut être très compliqué pour les collègues qui sont devant les cuivres ou les percussions, rapporte Jocelyn Mathevet. J’essaie de demander rapidement si ça va. Il peut y avoir des moments d’énervement, mais on est tellement proches les uns des autres, il faut prendre sur soi. » Le violoniste Thomas Gautier, soliste à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, arrive à la même conclusion et garde en tête l’objectif de l’orchestre : « Créer un écrin sonore au service des chanteurs. Ceci nous amène à aller loin dans les nuances. » À Vienne, la fosse n’étant pas recouverte par la scène, le jeu de l’orchestre doit être tout en nuances. Jocelyn Mathevet insiste aussi sur le travail de précision mené en fosse : « Le son y est moins flatteur que sur scène, le moindre défaut de justesse s’entend, ce qui nous force à travailler cet aspect ; ce qui nous sera utile ensuite pour le symphonique. »

Manque dans la formation

Coupés visuellement de la scène, les musiciens de fosse comptent davantage sur le chef d’orchestre qu’en symphonique. « Son rôle est très important pour que nous soyons bien ensemble avec le chanteur, mais aussi pour nous transmettre une atmosphère », explique Nicolas Cardoze. Eivind Gullberg Jensen, chef d’orchestre norvégien, estime que le plus délicat dans la direction d’un opéra est « d’inclure tout le monde dans le même mouvement musical, malgré la distance. Parfois, l’écoute est compliquée entre la fosse et la scène. En tant que chef, il faut être très clair et assez pragmatique dans sa direction pour que tout le monde soit en place. »
Les particularités du jeu en fosse rendent ainsi le travail du musicien d’opéra assez différent de celui de musicien d’orchestre symphonique. Or, le répertoire ­d’opéra est peu étudié lors des études dans les conservatoires supérieurs. « C’est un manque de ne pas faire plus d’opéra pendant la formation, considère Jocelyn Mathevet. Il y a des aspects techniques à saisir, sur la connexion avec le plateau, des questions de placement. Ça s’acquiert avec l’expérience mais ce répertoire mériterait vraiment d’être plus travaillé en conservatoire. »

Contact avec les spectateurs

« La grande différence entre le symphonique et l’opéra, c’est qu’à l’opéra, l’orchestre n’est pas au premier plan, mais fait partie d’un tout », rappelle Eivind Gullberg Jensen. Partiellement ou totalement dissimulés dans la fosse, les musiciens acceptent et revendiquent de ne pas être au cœur du spectacle : « Ma mission est réussie quand, pendant quatre heures, le public est captivé par l’intrigue, considère Jean-René Da Conceiçao. Je n’ai pas envie d’exister à part entière avant la fin du spectacle. Mais quand le rideau tombe, le public prend alors conscience du travail fourni par l’ensemble des artistes d’une maison d’opéra. » Être au second plan dans le spectacle permet aussi d’avoir une ambiance de fosse plus détendue que sur scène. « Je suis le premier à faire des petites blagues. Beaucoup de complicité passe dans les regards, ce qu’on ne se permettrait pas en symphonique », raconte Armel Descotte. Mais attention, éclairés par les petites lampes sur les pupitres, les musiciens restent souvent visibles. Certains l’oublient, d’autres en jouent : « Quand le chef d’orchestre a un parti pris qui ne plaît pas aux musiciens, nous manifestons parfois notre désapprobation. C’est un petit jeu rarement méchant », raconte Jean-René Da Conceiçao.
Depuis ce lieu entre scène et salle, les musiciens sont aussi aux premières loges pour voir sur les visages des spectateurs « les rires, la surprise, la stupeur. Je regarde beaucoup le public, nous confie Armel Descotte. J’adore voir ses réactions, ceux qui sont à fond dans le spectacle. » Proches du public, accessibles, les musiciens de fosse sont davantage en contact avec les spectateurs. « La barrière virtuelle entre la scène et la fosse rapproche musiciens et public, considère Emmanuel Jacques. À l’entracte, ils s’accoudent à la rambarde, nous posent des questions sur nos instruments. Comme nous sommes plus décontractés que sur scène, le contact est facilité. »

Jouer sur scène ?

Pour l’heure, dans le contexte de pandémie, les musiciens d’opéra ne savent pas encore quand ils retourneront en fosse, dans cet espace chaud et exigu. À Marseille, le vieux bâtiment de l’Opéra ne permet pas d’avoir un accueil du public respectueux des normes sanitaires. À Strasbourg et à Lyon, des opéras pourraient se tenir avec les musiciens sur la scène, « mais je l’ai déjà fait, on est derrière le décor, complètement invisibles, on entend très mal le chanteur. Ce n’est pas bon », rapporte Nicolas Cardoze. Eivind Gullberg Jensen doit diriger Solveig d’après Grieg à l’Opéra du Rhin la saison prochaine avec l’orchestre sur scène, derrière le chanteur et les coulisses : « C’est compliqué car je n’ai pas de contact direct avec le chanteur. »

La distanciation sanitaire imposée pour le moment ne permettra pas à un orchestre de grande taille de regagner la fosse avant quelque temps. Si les musiciens s’y retrouvent moins nombreux, ils craignent néanmoins de perdre « le son de l’orchestre » et l’atmosphère magique qu’ils aiment tant.

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