Quand l’opéra fait campagne

Lucille Fonteny 02/09/2020

Opéra et ruralité : deux termes à première vue antinomiques. Mais de plus en plus d’initiatives voient le jour en région afin de populariser l’art lyrique. Bus ambulant, opéra itinérant ou participatif… Des programmes réalisés en lien avec les habitants.

Faire de l’opéra pour un nouveau public en sortant l’art lyrique de son cadre habituel. C’est dans cet objectif que Charlotte Nessi crée l’ensemble Justi­niana, en 1982. La première idée était de proposer des opéras participatifs dans d’autres lieux que des grandes maisons. Mais, si originales et décentralisées que fussent les productions, elles ramenaient toujours le même public : des mélomanes. Comment rendre accessible l’opéra à des personnes éloignées des lieux culturels ? La réponse est venue au tournant des années 2000, avec la création des opéras promenades : des productions itinérantes qui sillonnent les zones rurales.

Des décors naturels

De village en village, la compagnie Justiniana fait jouer et chanter en utilisant les éléments naturels des lieux pour la mise en scène. Ainsi, chaque représentation est unique, puisque le metteur en scène doit s’adapter à chaque fois à un nouvel environnement. Depuis vingt ans, près de deux cents villages ont accueilli les déambulations de Justiniana, principalement en Franche-Comté, où l’ensemble est implanté. Mais la troupe se produit également en Île-de-France, en Bretagne et dans la région de Toulouse. « Au fur et à mesure, nous avons agrandi notre réseau de communes », explique Charlotte Nessi.

Opérabus

Dans les Hauts-de-France, l’ensemble de musique baroque Harmonia Sacra suit le même modèle de créations ambulantes. Basé à Valenciennes, il a inventé l’Opérabus, un concept de salle de spectacle itinérante dans un bus. Yannick Lemaire, son directeur musical, a ­souhaité aller à la rencontre de la population : « Lors de projets sur le territoire du Valenciennois, nous avons constaté le manque d’accessibilité des gens aux salles de spectacle. La scène de Valenciennes propose des tas de choses, mais, sept kilomètres plus loin, vous êtes dans une commune rurale sans transports en commun et sans moyens pour emmener les écoliers au théâtre. » D’où l’idée de cette salle de spectacle itinérante. Le véhicule a été aménagé de façon à retrouver tous les codes de l’opéra : le rouge, les dorures, le plafond peint, un balcon. Pour Yannick Lemaire, le décorum est primordial, car il permet au public d’être dépaysé, en immersion dans un lieu culturel. C’est un véritable opéra miniature qui offre à la trentaine de spectateurs une expérience proche des grandes salles.

Émotion du public

« On est dans le partage le plus complet, avec des gens qui pleurent parfois en découvrant des instruments pour la première fois », rapporte le directeur artistique d’Harmonia Sacra. Car l’échange humain est le facteur central de la création d’opéras en milieu rural, et ce, tant sur le plan logistique qu’artistique. Charlotte Nessi ne conçoit pas un de ses opéras promenades sans impliquer directement la population locale : « Quand la troupe va dans un village, elle a un travail de six mois en amont », souligne-t-elle. En acceptant d’accueillir pendant deux jours les artistes chez eux et en suivant des ateliers de formation chant et théâtre pour prendre part aux représentations, la population est intégrée au travail.
L’opéra participatif a également trouvé sa place en Mayenne, au château de Linières. Dans cette bâtisse tombée en ruine, le metteur en scène Julien ­Ostini et sa femme ont entrepris, en 2017, de monter un opéra en trois semaines avec l’aide des habitants. Pour cela, ils ont passé une annonce dans les journaux, et ont réussi à mobiliser quatre-vingts bénévoles pour créer ­Carmen de Bizet. Tout était à faire : coudre les costumes, préparer les repas, loger les artistes… Julien Ostini s’étonne presque d’avoir pu réunir toutes les compé­ten­ces nécessaires pour la production. « Certains pensaient ne rien savoir faire, mais avaient en fait des dispositions très précieuses, comme des soudeurs sur métaux, par exemple. »

Pas de fosse

Les enfants des écoles ont aussi été mis à contribution pour les chœurs, tout comme certains adultes. Le public rencontre les musiciens avant et après la ­représentation, se fait placer par des choristes ou des figurants… L’idée, c’est que le spectacle est partout. Et comme il n’y a pas de fosse pour l’orchestre, les instrumentistes jouent côté cour, au même niveau que les spectateurs. La rampe de lumière qui sert d’éclairage est la seule chose qui sépare la salle de la scène. Julien Ostini revendique une certaine liberté : lorsqu’il présente l’opéra avant la représentation, il explique au public qu’il n’y a pas une seule façon de se comporter : « Si on s’ennuie, on peut bâiller ; si on est ému, on peut pleurer ; si on trouve ça nul, on peut siffler. » Le château de Linières en est à sa quatrième édition.

Cachet contre bénévolat

Parce que jouer hors des grandes maisons ne signifie pas sous-estimer ni négliger son public, Charlotte Nessi revendique une programmation exigeante, qui n’inclut pas nécessairement les grands tubes de l’opéra. « Notre but, ce n’était pas de monter des choses faciles. » En témoignent les créations des Tréteaux de maître Pierre de ­Falla ou Le Château de Barbe-Bleue de Bartok, des musiques « pas évidentes, mais tellement importantes pour l’histoire de l’opéra ». La troupe, différente à chaque production, est composée de chanteurs professionnels avec lesquels Charlotte Nessi a déjà travaillé, toujours prêts à s’investir et en complète adhésion avec la vision de Justiniana. Mais qui dit opéra promenade ne dit pas absence de cachets, même s’ils sont loin des top fees des stars lyriques.
De même, Yannick Lemaire revendique des productions professionnelles et originales dans son Opérabus. « Nous innovons et nous nous renouvelons tout le temps. C’est à nous, artistes, d’être inventifs. » Dans le bus se jouent aussi bien un opéra du 17e siècle en costume que des créations contemporaines qui fusionnent les styles. En 2019, un spectacle a été créé en collaboration avec le vidéaste et metteur en scène Laurent Bazin, intitulé ­Bosco, le labyrinthe des passions. Des jeux d’ombres et de lumières, un univers onirique teinté de réalité virtuelle entrent en dialogue avec la musique.
À Linières, les artistes qui ont choisi de faire partie de l’aventure sont bénévoles. « Aujourd’hui, on a presque trop d’artistes qui souhaitent y participer », s’exclame le metteur en scène. Il en est de même du public : le festival doit refuser du monde, en raison d’une capacité d’accueil insuffisante.

Des choix politiques

Justiniana a noté le même engouement au lancement des opéras promenades, qui proposent un tarif préférentiel pour les habitants des communes où se déroulent les spectacles. Un dispositif qui nécessite évidemment des subventions. En 2008, quand l’État a envisagé de couper le budget des opéras promenades, quatre-vingts maires se sont rendus en préfecture pour manifester leur mécontentement.
En revanche, le maire de Ballée, où est implanté Julien Ostini, ne s’est pas montré favorable à son projet. « Il ne voit pas ce que la population locale y gagne ni la dynamique que cela crée dans la région », regrette-t-il. Le metteur en scène a sollicité toutes les instances publiques pour un financement, mais, n’ayant pas le soutien de la commune, il ne peut rien espérer à un échelon plus élevé. Sous la pression des habitants, le maire a cédé 2 000 ­euros. « Ça ne correspond même pas à la location du groupe électrogène », déplore Julien ­Ostini, avant d’ajouter que la commune a un budget excédentaire, mais qu’elle choisit délibérément de ne pas l’investir dans la culture.
Yannick Lemaire ressent également le manque de moyens : « La gestion, ce n’est pas notre cœur de métier. Nous avons besoin de soutien parmi les collectivités territoriales. Il faut que les communautés d’agglomération s’organisent pour jouer un rôle de facilitateurs. »
Promouvoir l’opéra en milieu rural, un combat quotidien ? Vingt ans après son premier opéra promenade, Charlotte Nessi consent : « C’est un énorme boulot, il faut avoir les reins solides et y croire. ».

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