À Nancy, une formation aux métiers de l’ombre

Ce sont les chefs d’orchestre des coulisses. Sans eux, le spectacle n’aurait pas lieu. Le Centre national de formation d’apprentis des métiers des arts de la scène (CFA) de l’Opéra national de Lorraine forme régisseurs, chargés de production et bibliothécaires musicaux.

« C’est le seul CFA qui dépend d’un opéra. Rien que pour ça, son caractère est tout à fait original. » Le décor est posé par Delphine Ledroit, la directrice. Une école unique, comme les deux diplômes qu’elle délivre. Ses licences professionnelles n’ont pas d’équivalent en France.

Une décision politique

Cette structure inédite est née en 2008 sous l’impulsion de Laurent Hénart, ancien secrétaire d’État chargé de l’Insertion professionnelle des jeunes, alors adjoint à la culture et à la jeunesse à la mairie de Nancy et président de ­l’Opéra de Lorraine. « Au départ, c’est une décision politique qui a été transmise au directeur de l’Opéra », raconte Delphine Ledroit. L’établissement vient alors d’obtenir son label national, une reconnaissance prestigieuse, qui incite aussi à développer la formation : « Mieux on forme, plus on assure de meilleurs professionnels dans le secteur d’activité », résume la directrice du centre. L’Opéra a depuis noué des partenariats avec une centaine d’acteurs du secteur : Opéra de Paris, Radio France, Garde républicaine, Comédie-Française…

Formation en un an

La promesse : former de futurs professionnels en seulement un an. Pour être candidat, il faut au moins un Bac+2, des connaissances musicales et, surtout, trouver une structure d’accueil pour son apprentissage : ­opéra, orchestre, conservatoire, salle de concert… C’est là que les élèves vont passer les trois quarts de leur année. Comme dans toute formation en alternance, ils sont rémunérés en fonction de leur âge et du niveau d’études. Jusqu’à 61 % du Smic pour un élève de 23 ans. Le reste du temps, les étudiants doivent suivre 450 heures de cours à Nancy. Des enseignements regroupés en quatre sessions d’une semaine à un mois et complétés par des cours à distance. L’évaluation repose sur le contrôle ­continu, mais, plus que les notes, c’est l’immersion dans le monde professionnel qui fait la différence.

Des apprentis opérationnels

Les élèves qui intègrent le CFA ont en moyenne 24 ans et sont, la plupart du temps, titulaires d’un master. « Ils ont souvent manqué d’une formation pratique, et après les cycles universitaires, ils ne se sentent pas suffisamment armés pour affronter le monde du travail ; ils viennent donc chercher chez nous un tremplin professionnel », explique Delphine Ledroit. C’est ce qui a poussé Charlotte Fellous, apprentie bibliothécaire musicale, diplômée l’an passé, à sauter le pas après une première année de master en musicologie : « L’aspect concret me manquait. C’est ce travail presque manuel qui m’a plu, voir que sans la personne qui fait ce métier, le concert ne peut pas avoir lieu dans de bonnes conditions. » Objectif partagé par les structures d’accueil, qui veulent rendre les étudiants opérationnels au plus vite. « On les plonge dans le bain. Je mettais mes apprentis en régie générale sur de petits spectacles pour qu’ils prennent des responsabilités et qu’ils voient ce que c’est », confie Elizabeth Kerhervé, ancienne régisseuse générale et directrice de la scène de l’Opéra de Limoges, qui a formé plusieurs élèves du centre.

« Questionner nos pratiques »

L’immersion est telle que les étudiants ont parfois du mal à décrocher : « L’année où j’étais en apprentissage, il y avait quatre productions lyriques à l’Opéra de Limoges, et deux d’entre elles ont eu lieu pendant les périodes d’examen. C’était un peu frustrant », confesse Alexandre ­Mesta, ancien apprenti en régie de scène. Malgré les contraintes d’agenda, la présence de ces jeunes professionnels profite aussi aux maisons qui les recrutent, comme le constate Sarah Valin, chargée de diffusion à l’Opéra de Rouen : « Le contact de ces jeunes permet de questionner nos pratiques et de ne pas s’encroûter dans notre quotidien. C’est aussi ce qui rend l’apprentissage intéressant pour nous. »

Même quand ils ne sont pas sur le terrain, les étudiants sont préparés au monde du travail. En plus des enseignements théoriques assurés par des professeurs de l’université de Lorraine, des professionnels interviennent régulièrement dans le centre : « Ils leur donnent des outils pour aborder les métiers, la connaissance du vocabulaire, du déroulement d’un spectacle, de la méthodologie avec des cas pratiques », détaille Delphine Ledroit.

Importance du réseau

Ces interventions, tout comme la formation professionnelle, sont aussi l’occasion pour les élèves d’engranger de précieux contacts. Alexandre Mesta, qui vient d’être titularisé régisseur du ballet de l’Opéra de Lyon, a gardé contact avec ses anciens camarades de promo : « On continue à s’entraider. Quand des professionnels m’appellent pour chercher des régisseurs de scène, j’en parle à mes camarades de classe : on se fait notre propre réseau, car c’est un petit monde. » En effet, les places sont chères, et les CDI encore plus rares. L’Observatoire prospectif des métiers et des qualifications recense 4 800 postes de régisseur de scène et seulement 340 postes de régisseur d’orchestre, de chœur ou de ballet.

Lien avec les artistes

Le CFA est devenu une vitrine pour ces métiers de niche bien souvent méconnus, même des musiciens. « Lorsqu’ils viennent chercher des partitions, il arrive régulièrement que les instrumentistes me demandent si je pratique la musique ; il y a une méconnaissance, y compris de la part de nos premiers interlocuteurs, de notre bagage musical et des compétences qu’il faut avoir dans ce métier », regrette Charlotte Fellous, bibliothécaire musicale à Radio France. Elle-même ne connaissait pas ce métier avant d’intégrer le CFA. Alexandre Mesta a découvert la régie de scène lors d’un stage à l’Opéra du Rhin : « Le régisseur est un peu le chef d’orchestre des coulisses. Il porte la responsabilité de ce qui se passe sur le plateau. C’est lui qui envoie les tops des décors, des lumières… Au moindre problème, c’est vers lui qu’on se tourne. » Un rouage essentiel, tout comme le poste de bibliothécaire musical ou celui de chargé de production, qui a beaucoup de succès auprès de la nouvelle génération : « Le lien qui peut se tisser avec les artistes explique pourquoi ce métier est plébiscité par les jeunes », analyse la chargée de diffusion de l’Opéra de Rouen.

Taux d’insertion

Le CFA a déjà formé plus de deux cents élèves et se targue d’un excellent taux d’insertion. Six mois après avoir ­obtenu leur diplôme, plus de 70 % des étudiants ont trouvé un emploi. Pas question pour autant d’élargir les promotions. Ils n’étaient que trente-trois élèves cette année, malgré des candidatures de plus en plus nombreuses. Un choix assumé par Delphine Ledroit : « Nous avons à cœur de former un nombre d’apprentis cohérent par rapport au secteur d’activité. On ne formera jamais deux cents élèves en régie scène, car ils se retrouveraient forcément sur le carreau. » Les conséquences économiques liées à la crise sanitaire pourraient même faire baisser les effectifs, faute de contrats : « Le spectacle vivant reste très fragile, donc les employeurs ont plus de mal à s’engager dans le recrutement d’apprentis. »

Bourses à l’étranger

Malgré des résultats plus qu’encourageants, insertion ne signifie pas toujours sécurité de l’emploi. À l’Opéra de Rouen, on ne veut pas créer de faux espoirs, malgré la présence d’apprentis dans presque tous les services : « On ne peut pas créer des postes tous les ans. L’idée est d’accompagner les jeunes qui veulent se former », explique Sarah Valin. Hélène Quiaios, ancienne apprentie chargée de production à Nancy, se souvient avoir eu du mal à trouver un emploi à la sortie de l’école : « J’avais envoyé une cinquantaine de candidatures sans réponses. J’ai demandé à l’Opéra de Nancy si je pouvais être ouvreuse. » Après un bilan de compétences, elle a changé de voie et entamé une reconversion pour devenir thérapeute.
Autre faiblesse de ces parcours professionnels, le salaire : « Quand on travaille dans la culture, ce n’est pas pour être riche », concède Sarah Valin. Pas de quoi refréner les ambitions du CFA, qui mise désormais sur l’étranger pour continuer à valoriser ces métiers. Cette année, pour la première fois, le centre a obtenu cinq bourses pour proposer à quelques heureux élus des formations en partenariat avec de grandes maisons étrangères.

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