La dictature du physique à l’opéra

Suzanne Gervais 02/09/2020

L’anneau gastrique de Deborah Voigt en 2004 ou le régime drastique de Lisette Oropesa en 2005, parmi d’autres cas moins médiatisés, ont mis en lumière cette injonction : être mince et séduisante. Sujet tabou, l’importance du physique commence à être dénoncée par certaines chanteuses.
Marie-Laure Garnier, Danika Loren, Axelle Fanyo et Sharon Coste témoignent.

Marie-Laure Garnier : « On ne tolère pas les rondeurs à l’opéra »

Formée au CNSMD de Paris, lauréate du concours Voix des outre-mer en 2018, la soprano de 29 ans enchaîne les productions.

« Avant, on accordait aux chanteuses d’avoir un peu d’embonpoint et ce n’était pas la fin du monde. Une seule chose devrait compter : la personne est-elle capable de défendre son rôle sur scène ? Je veux bien entendre que je n’ai pas le physique du personnage, mais je veux qu’on me donne une raison valable. Dire : “Vous êtes trop grosse” n’est pas un argument ! 

Dans ce cas, il faut avoir 16  ans pour jouer l’une des jeunes filles de Cosi fan tutte. Si on est capable d’imaginer des chanteurs qui n’ont pas l’âge de leur rôle, de faire chanter Butterfly à une personne qui n’est pas asiatique, on devrait avoir la même capacité à envisager les personnes qui ont un peu de surpoids dans des rôles qui siéent à leur voix.
Hélas, la question du physique à l’opéra est un sujet tabou. La pensée qui domine est que, pour chanter sur scène, il faut avoir un corps de rêve. La réalité, c’est que, chez les chanteurs comme ailleurs, il y a tous les corps. Cela nous renvoie à un modèle de société : si le fait d’être fort était apprécié – ou en tout cas accepté – on ne se poserait pas ces questions dans le milieu artistique. On ne tolère pas les rondeurs à l’opéra. Il n’y a pas d’excuse pour ce type de discrimination, d’autant qu’aujourd’hui, les costumiers savent faire des vêtements qui amincissent, qui donnent des formes homogènes et mettent tous les corps en valeur.
On nous alerte dès le conservatoire, où l’on peut entendre des propos comme “Vous avez un beau visage, mais votre corps, ça ne va pas…” Les professeurs doivent prévenir leurs élèves et rester attentifs. C’est une responsabilité collective, mais les directeurs de casting ont un rôle important : ils sont le premier contact avec les chanteurs. Ils doivent donner cette impulsion.
Je me pose la question : pourquoi valoriser à ce point les tailles mannequin sur scène ? Est-ce qu’on pense qu’une Mimi un peu plus ronde va faire fuir le public ? Est-il si fermé d’esprit, si idiot ? La même question se pose pour le répertoire : proposer sans cesse la même chose, ou faire preuve d’ouverture et d’audace ? ».

Danika Loren :« Les directeurs de casting écoutent avec leurs yeux »

La soprano canadienne a lancé, fin 2018, sur les réseaux sociaux, le mouvement Body Positive à l’opéra. En acte de rébellion, elle a posé nue pour le journal de Toronto Now.

« L’opéra essaie de suivre le rythme des industries du divertissement en étant hyper­con­cen­tré sur le corps et en proposant un certain canon de beauté sur scène. Pourtant, la télévision et le cinéma abandonnent progressivement le ­body-shaming, et on voit de plus en plus de corps différents à l’écran. Espérons qu’à l’opéra la musique et la voix passeront toujours en premier… Mais les directeurs de casting ont tendance à écouter avec leurs yeux. C’est un milieu ultra-compétitif : il est donc facile de devenir obsédé par son apparence. Le problème est aussi qu’on a pris l’habitude de catégoriser les voix. Une chanteuse qui fait un 40, ou plus, doit avoir un certain type de voix et chanter seulement un répertoire bien précis. Je me souviens de ce que m’avait dit un directeur artistique, alors que nous discutions de ce problème : “On ne discrimine personne. Nous avons des chanteurs de tous les poids et de toutes les tailles sur scène… mais je n’engagerai jamais une Suzanne de 90 kilos pour Les Noces de Figaro !” C’est un sacré manque d’imagination.
En 2020, je pense que le monde lyrique est prêt pour faire son body positive : l’opéra n’a pas intérêt à ne pas célébrer la diversité sur scène. Plus on inclura, on représentera d’artistes aux physiques et aux couleurs de peau différents dans les productions, plus le public sera intéressé.
J’en connais certains qui ne correspondent pas aux types de beauté des scènes lyriques et qui se découragent très vite, dès la sortie du conservatoire. Ils s’interdisent souvent de tenter une carrière soliste, où y renoncent, même s’ils ont le talent pour. Les jeunes chanteuses rondes ou grosses ont droit à des remarques : “Tu dois couvrir tes bras sur scène” ; “Tu ne peux pas porter de rouge”… Trouver une robe pour un récital devient l’enfer. Plusieurs chanteuses, arrivées tout en haut, ont dû perdre du poids pour rester au top. Même dans les années 1960-1970, où les artistes étaient globalement corpulents : on pense à ­Maria Callas.
La pression a toujours été présente sur le corps des femmes – dans la ­société, et dans l’industrie du spectacle. ­Aujourd’hui, on en parle ouvertement. Pour voir davantage de diversité et sensibiliser les professionnels, il faut que les chanteuses témoignent. Il faut aussi s’entourer de gens qui ne font pas de compromis et qui s’interrogent bien : “Qu’est-ce qui va rendre notre art excitant, intéressant ?” Et poser nu dans les magazines ! ».

Axelle Fanyo :« L’opéra imite le cinéma »

Chanteur d’opéra, physique de l’emploi ? Tel est le titre du mémoire de master de la soprano de 31 ans, à la fin de son cursus au Conservatoire de Paris.

« Je n’ai heureusement pas souffert du culte de la minceur, même si mon agent, lorsque j’ai signé chez lui, m’a mis en garde : parce que je suis grosse et noire, tout le monde n’aurait pas envie de tra­vailler avec moi. Ne nous leurrons pas : le physique a toujours été un critère dans le choix d’un rôle, mais, aujourd’hui, l’opéra imite le cinéma. L’évolution de l’art visuel – et les captations de spectacles – a eu des répercussions sur les canons du spectacle vivant, de l’opéra tout particulièrement. Sauf qu’être acteur de cinéma et chanteur d’opéra, ce n’est pas le même métier !
Quand j’ai commencé à passer des concours, il y a huit ans, je sentais qu’on se disait, lorsque j’entrais sur scène : “Tiens, elle est noire.” J’ai eu des remarques, de la part des jurés, sur la couleur de ma peau. L’un d’eux m’a expliqué qu’être noire et jouer dans une mise en scène d’époque serait compliqué, voire impossible. Depuis trois ans, les critères bougent, lentement, mais sûrement. Il se passe quelque chose. Je serai par exemple à l’affiche, cet automne, de la nouvelle production du Concert spirituel, Le Baron de Münchhausen, dans le rôle de la femme du baron. En costume du 18e siècle, justement. On ne m’aurait pas proposé cela, il y a quelques années.
En revanche, je suis persuadée que mon poids est accepté car mon type de voix admet les corps puissants. Si j’étais colorature ou lyrique léger, on ne me proposerait rien : c’est la triste vérité. ».

Sharon Coste : « On m’a proposé d’utiliser ma voix, mais en play-back »

La soprano franco-canadienne, professeur au conservatoire de Bordeaux, a connu, dans sa carrière, des refus dus à son physique ou à la couleur de sa peau.

« J’ai plusieurs anecdotes en tête sur le chapitre des discriminations… On m’a dit un jour : “Ce n’est pas la peine d’auditionner à [l’opéra de] Lyon car ils ont déjà leur Noire de service”, en référence à une collègue de renom de l’époque. J’ai aussi entendu : “Ce n’est pas la peine de postuler pour Juliette [de Gounod] car tu n’es pas blonde aux yeux bleus” ou, pour jouer le rôle de Lady Macbeth, “Désolée madame, nous serions ravis d’utiliser votre voix pour notre film, mais en play-back, avec une actrice maigre”.
Autrefois, le chef d’orchestre choisissait les chanteurs de la production pour leur voix et leur talent artistique ; maintenant, les chefs préfèrent le travail avec les orchestres dans le répertoire symphonique et très peu ont la vocation de chef d’opéra. Il faut dire qu’il est difficile de rivaliser avec les chefs de production, souvent metteurs en scène, qui sont en haut de la chaîne de décisions. Je pense que les hommes subissent également des discriminations liées au physique : à l’opéra, le corps masculin est, lui ­aussi, regardé, surtout chez les ténors, qui ont tendance à être un peu petits. Or, on cherche des tailles mannequin. L’image est reine… »

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