Fidelio, le défi amoureux

André Peyrègne 02/09/2020

À l’occasion des 250  ans de la naissance de Beethoven, retour sur la genèse de son unique partition lyrique.

Cela faisait deux ans que Beethoven travaillait à son opéra. Il y avait mis tout le poids de son talent, toute la force de ses sentiments. En 1804, à 34 ans, son talent était largement reconnu. Quant à ses sentiments, ils brûlaient en lui jusqu’au vertige. Il rêvait d’un amour idéal qui aurait pu transformer sa vie. L’histoire de cet opéra est celle d’une femme qui se déguise en homme pour délivrer son époux, prisonnier politique. 

Beethoven avait mis tant de lui dans cette œuvre qu’il espérait la voir triompher le 20 novembre 1805 au Theater an der Wien. Il n’en fut rien. Car l’Histoire – avec un grand H – ourdissait un autre scénario. Les troupes de Napoléon avaient envahi l’Autriche. Le 20 octobre, l’armée autrichienne avait capitulé à Ulm. Le 12  novembre, Murat et Lannes étaient entrés dans Vienne. L’aristocratie viennoise avait fui la ville, entraînant avec elle le public potentiel de Beethoven.
Qu’y eut-il, dans la salle, le jour de la création de l’opéra ? Des officiers français. Il y a mieux comme public mélomane ! Ces soldats étaient-ils en mesure d’apprécier le grand quatuor en canon « Mir ist so wunderbar », l’air de Florestan dans lequel le hautbois évoque subtilement la femme aimée, le bouleversant trio au cours duquel Leonore reconnaît son mari dans le prisonnier à qui elle a apporté de l’eau et du pain ?
Certes, il y avait dans la salle quelques amis fidèles comme le prince Lichnowski. Mais ce n’était pas suffisant. La création de l’opéra fut un échec. Lichnowski organisa ensuite chez lui une réunion d’amis pour pousser Beethoven à réviser la partition. Le compositeur était hors de lui. Il gesticulait : « Vous n’enlèverez pas une note de mon œuvre », tonnait-il. Mais à la fin de la soirée, la princesse Lichnowski se jeta à ses genoux : « Faites cela pour la mémoire de votre mère et pour moi ! » Et Beethoven fit comme les armées autrichiennes : il capitula. Il accepta de réviser Leonore –  car l’opéra, au début, s’appelait ainsi.
Il y eut une nouvelle production de l’ouvrage le 23  mars 1806. Mais elle n’eut pas de succès, non plus. On n’entendit plus parler de cet opéra pendant huit ans. Le compositeur continua à le réviser. Les ouvertures se succédaient : Leonore I, Leonore II, Leonore III. On croirait entendre une liste de souverains !
Le 23  mai 1814, l’opéra revint sur scène. Il s’appelait désormais Fidelio. Le contexte historique avait changé. Napoléon avait capitulé, était prisonnier sur l’île d’Elbe. Beethoven, entre-temps, l’avait humilié en musique en composant sa Bataille de Vittoria pour célébrer l’une de ses défaites.
Beethoven, pourtant handicapé par la surdité, dirigea lui-même l’opéra. Ce fut un succès. Pour cette ultime version de son ouvrage il avait écrit une nouvelle ouverture, et rajouté deux passages grandioses : l’« adieu à la lumière » chanté par les prisonniers et le chœur final dans lequel Beethoven avait introduit un vers de l’Ode à la joie de Schiller qu’on retrouverait dans sa Symphonie n° 9 : « Que celui qui a su conquérir l’amour d’une femme s’unisse à notre joie ».
Tout l’espoir d’amour de Beethoven se trouvait dans ce vers : c’était, pour lui, un défi au destin. Fidelio, le défi amoureux….

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