Quatre nouvelles éditions d’opéras

Alain Pâris 02/09/2020

Quatre visages de l’art lyrique : deux découvertes et deux éditions Urtext qui permettent de revenir aux volontés originelles des compositeurs.

Quels points communs entre Carmen et De la maison des morts ? Pour Bizet comme pour Janacek, c’est l’œuvre ultime. Le premier a assisté, malade, à la création. L’autre était déjà mort. Une similitude dans les deux cas : des disciples bien intentionnés ont effectué de profonds changements lors de la création et des représentations ultérieures. À force de vouloir bien faire, ils ont fini par dénaturer l’œuvre originale. Il aura fallu attendre près d’un siècle pour revenir à la source du texte.
De la maison des morts connaît enfin une édition conforme à la version copiée sous la surveillance de Janacek, trois mois avant sa disparition en 1928. À la création à Brno, en 1930, certaines scènes avaient été modifiées par Otakar Zitek ; deux élèves de Janacek, Bretislav Bakala et Osvald Chlubna avaient étoffé l’orchestration, jugée trop transparente. 

C’est cette version retouchée par Zitek, Bakala et Chlubna qui fut publiée et jouée dans le monde entier. En 1958, Universal Edition ajouta à son édition la scène finale originale. Seuls Charles Mackerras et John Tyrrell ont opéré un véritable retour aux sources avec la version dont Universal Edition vient de publier la partition de poche. Les conseils d’exécution de Mackerras, qui avait dirigé l’ouvrage à maintes reprises, et l’introduction de John Tyrrell, qui retrace en une cinquantaine de pages toute la genèse de l’œuvre, rendent cette édition passionnante.

Une discrète opérette de Massenet

Au 19e siècle, la frontière entre musique sérieuse et musique légère était si hermétique qu’il n’est pas surprenant que des compositeurs auréolés soient restés discrets lorsqu’ils s’aventuraient au paradis du divertissement. C’est le cas de Massenet dont la plupart d’entre nous ignoraient qu’il avait commis quatre opérettes. L’Adorable Belboul, que viennent d’exhumer les éditions Symétrie, a vu le jour en 1874. Il s’agit d’un ouvrage de salon qui n’est jamais sorti de ce cadre intime. Les représentations se comptent sur les doigts de la main, la dernière remontant à 1903. On pensait le manuscrit perdu, voire détruit volontairement par Massenet. Mais, surprise, il a réapparu chez Sothebys en 2014 dans une vente aux enchères où la BNF a pu l’acquérir. 
L’Adorable Belboul est une farce orientaliste digne d’Offenbach et de sa chinoiserie Ba-ta-clan. Aucune référence exotique dans la partition musicale, bien que l’action se déroule à Samarcande, mais beaucoup d’auto­citations. Les personnages inventés par les librettistes Louis Gallet et Paul Poirson, Sidi-Toupi (le derviche tourneur) ou Ali-Bazar (le marchand), sont les cousins éloignés de ceux de ­Ludovic Halévy, Fè-ni-han ou Ko-ko-ri-ko. Cet ouvrage de salon comporte une orchestration réduite à sa plus simple ­expression : piano (à quatre mains pour l’ouverture), clarinette et trombone (pour accentuer les effets dramatico-loufoques). Quant aux parties vocales, les rôles principaux étaient distribués à des chanteurs professionnels, Sidi-­Toupi et Ali-Bazar revenant à des amateurs. L’équipe de musicologues de l’université de Lorraine, sous la direction de Jean-Christophe Branger et Nicolas ­Moron, a signé, en guise d’introduction, une remarquable étude où l’on va de découverte en découverte.

Un opéra de Liszt inachevé

Découverte encore, avec un opéra inachevé (et reconstitué) de Liszt : Sardanapalo. Au cours des années 1840, Liszt commençait à souffrir de sa réputation de virtuose qui reléguait au second plan le compositeur. À l’époque, un compositeur digne de ce nom se devait d’avoir écrit des opéras. Après avoir hésité entre différents sujets, il porta son choix sur Sardanapale de Byron. De ce projet, il ne reste que le premier acte en particelle, c’est-à-dire un piano-chant enrichi parfois d’indications orchestrales. Ce manuscrit, conservé aux archives Goethe et Schiller de Weimar, n’avait jamais fait l’objet d’un travail de mise en forme permettant une exécution. C’est le musicologue anglais David Trippett qui en a eu l’idée, complétant les manques et réalisant la quasi-totalité de l’orchestration, car les pistes laissées par Liszt étaient assez ténues ; l’ensemble a été publié par Editio Musica Budapest dans le cadre de la Neue Liszt-Ausgabe (piano-chant) et Schott (version orchestrée).
Grâce aux nombreux écrits et lettres de Liszt à ses amis, on a pu reconstituer l’élaboration du livret, un véritable feuilleton en soi (à découvrir dans la préface de David Trippett). Quant à la musique, il s’en dégage une force indéniable, qui préfigure la Faust-Symphonie ou certains poèmes symphoniques. Le traitement vocal est souvent surprenant, parfois belcantiste, mais n’est-ce pas le pianiste qui se transforme en chanteur ? Bellini n’est pas loin, avec une densité d’écriture plutôt wagnérienne. Pourquoi Liszt n’est-il pas allé au-delà du premier acte ? On peut écarter l’hypothèse de la perte totale des deux autres actes, car ils ne sont mentionnés nulle part. Trippett avance le fait que Liszt n’a jamais reçu un livret satisfaisant pour ces deux actes manquants. Une autre explication pourrait être liée à son changement de vie : le virtuose séducteur et mondain s’apprêtait à s’effacer derrière l’abbé Liszt et le compositeur allait oublier l’opéra pour s’investir dans le répertoire religieux. Une hypothèse qui en vaut une autre.

“Paillasse” en Urtext

Contrairement au bel canto et à l’œuvre de Verdi, le vérisme était le parent pauvre de l’opéra italien en matière d’Urtext, car, souvent, l’éditeur d’origine était encore propriétaire des droits. Ce n’est pas le cas de Leoncavallo, mort en 1919 ; mais c’est seulement maintenant que Paillasse fait l’objet d’une édition Urtext. À l’origine, l’éditeur milanais Sonzogno avait fait un certain nombre de tirages de la partition manuscrite communiquée aux chefs d’orchestre, mais il a fallu attendre une quinzaine d’années pour voir paraître la partition gravée, reproduite ensuite aux États-Unis et largement distribuée. Certes, Leoncavallo avait revu l’édition Sonzogno et les fautes avaient été corrigées au fil du temps. 
Un travail de fond s’imposait néanmoins, mené par Andreas Giger dans la nouvelle série, Masterpieces of Italian ­Opera, entreprise par Bärenreiter. Il a pu en outre accéder à la partition utilisée par Leoncavallo lorsqu’il dirigeait son propre opéra et qu’il avait annotée au fil du temps : l’expérience des interprètes est précieuse, elle devient irremplaçable lorsque le compositeur est lui-même interprète. Andreas Giger a voulu que son édition puisse être utilisée pour les deux versions de l’œuvre, la première en un acte (sans prologue ni inter­mezzo), la seconde en deux actes, que Leoncavallo lui avait rapidement substituée pour permettre à Tonio de nous projeter dans cet univers où fiction et réalité ne font plus qu’un..

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