Affaire Chloé Briot : réactions de Katie Mitchell et Tove Dahlberg

La metteure en scène Katie Mitchell et la chanteuse Tove Dahlberg réagissent à l’agression sexuelle présumée de la soprano française, qui vient de faire l’objet d’un signalement à la justice par le ministère de la Culture.

Le témoignage de la soprano Chloé Briot, publié dans nos colonnes mi-août, a conduit mardi 8 septembre le ministère de la Culture a rendre public un communiqué indiquant avoir effectué un signalement auprès du procureur de la République. La chanteuse a porté plainte pour agression sexuelle après les représentations de L’Inondation, opéra de Francesco Filidei, mis en scène par Joël Pommerat. La Lettre du Musicien a interrogé deux personnalités sur cette affaire et plus globalement sur la place des femmes à l’opéra : la metteure en scène Katie Mitchell et la chanteuse Tove Dahlberg, à l’origine de l’appel des chanteuses lyriques suédoises contre le harcélement sexuel à l’opéra.

Quel regard portez-vous sur l’affaire Chloé Briot ?

Tove Dahlberg Il faut une première personne pour porter le débat. Si Chloé Briot est bannie du milieu de l’opéra pour avoir témoigné, qu’elle n’a plus de travail, alors les autres femmes hésiteront à parler et à la soutenir. En revanche, si c’est accueilli dans une perspective d’amélioration des conditions de travail et d’une réflexion sur le métier, je pense que cela peut ouvrir la discussion. Personnellement, j’ai été dévastée en lisant le témoignage de Chloé Briot : aucune artiste femme ou homme ne devrait risquer ce genre de situation dans l’exercice de son métier. Le mouvement #MeToo ne peut qu’être bénéfique pour l’art. Les gens qui ont de bonnes conditions de travail peuvent travailler mieux que ceux qui craignent pour leur sécurité. Nous obtiendrons de meilleures productions lorsque les chanteurs n’auront pas à craindre d’être harcelés au travail.

Katie Mitchell Vous savez, il y a une nouvelle limitation de vitesse à Londres. C’est 20 miles/heure maintenant, ce qui est plus lent. Normalement, sur les routes de ville, la vitesse est de 30 miles/h. C’est la loi. Ce n’est tout simplement pas une option. On ne choisit pas d’aller moins lentement ou pas. Je pense toujours à cela par rapport au harcèlement. Le harcèlement sexuel est illégal, Il n’y a pas de choix à faire. J’ai l’impression que, lorsqu’il s’agit de choses comme celle-là, la loi n’est ni comprise ni respectée. Il est illégal de harceler sexuellement quelqu’un sur son lieu de travail. C’est très simple, Il n’y a aucune émotion à y conférer. C’est une question de droit et nous devrions tous être conscients de ces choses-là.

Quelles difficultés avez-vous à travailler en tant que femmes dans le monde de l’opéra ?

Katie Mitchell En tant que femme mettant en scène des opéras au niveau auquel je suis, je dirai que je suis une “anomalie”, parce que très peu de femmes travaillent à ce niveau-là. Inconsciemment, cela peut créer des obstacles pour les personnes qui travaillent avec moi, chefs d’orchestre ou star de la musique… de par mon expérience à l’opéra, je pense que nous faisons principalement face à des préjugés sexistes inconscients. Dans une mauvaise journée, je passe peut-être 40% de mon temps à gérer ce genre de préjugés, qui m’empêchent de travailler. Idem avec les préjugés raciaux inconscients. D’ailleurs, je trouve vraiment triste qu’il n’y ait presque pas de diversité sur nos scènes. Avec l’expérience, j’ai développé des stratégies pour gérer ces situations. J’organise des ateliers d’autonomisation des femmes où je transmets ces stratégies. Mais je ne pense pas que ces ateliers devraient être destinés aux femmes. Parce que, dans ces ateliers, je leur demande seulement de trouver des moyens de faire face au sexisme. Ce sont les hommes qui devraient participer à ces ateliers ! Lorsque j’étais artiste associée au festival d’Aix-en-Provence, Bernard Foccroulle a accueilli très positivement l’idée de reflechir à comment gérer ces préjugés sexistes inconscients. Il a fait venir, comme je lui avais suggéré, Lucy Kerbel, une jeune femme qui dirige l’organisation  Tonic, au Royaume-Uni qui propose d’aider les organisations sur ce plan-là, entre autres.

Tove Dahlberg Il m’est arrivé durant ma carrière un problème de harcèlement avec un chef d’orchestre. Lorsque je suis allée voir la direction pour signaler le problème, la réponse que l’on m’a faite était en substance : c’est un grand chef d’orchestre on ne peut rien faire contre lui. Je me suis sentie tellement vulnérable, choquée. Lorsque notre appel a été publié en 2017 et que j’ai été interviewé par les médias nationaux, je me suis dit que si mon histoire pouvait participer à briser cette loi du silence et aider les autres chanteuses et les étudiantes, alors il fallait le faire. Selon moi, ce problème de harcèlement est bien connu du milieu de l’opéra depuis longtemps, du moins chez les femmes. La plupart des chanteuses ont elles-mêmes été victimes de harcèlement sexuel ou ont été témoins du harcèlement d’un collègue femmes chanteuses dans le cadre de leurs études et de leur carrière.

Dans quel contexte a débuté l’action collective des chanteuses lyriques suédoises ?

Tove Dahlberg Le 8 novembre 2017, à la suite du hashtag MeToo lancé par l’actrice américaine Alyssa Milano, il y a eu en Suède un appel des actrices suédoises dans la presse. Le lendemain soir, j’avais une invitation secrète pour un groupe crée par des chanteuses lyriques. En moins de 48 heures nous étions plus de 600. En reprenant l’appel des actrices, nous avons créé notre propre appel. Comme pour les actrices, Il était important que nous portions cette parole collectivement : le but était de montrer aux institutions lyriques l’étendue du problème du harcèlement sexuel à l’opéra, tout en blâmant les agresseurs et non les victimes. Nous voulions dire aux directeurs d’institutions : « Vous avez une responsabilité dans ces affaires de harcèlement, vous devez ouvrir les yeux, vous devez prendre des mesures contre la culture du silence.» Il était important pour nous de ne pas nommer les agresseurs, mais de pointer du doigt un système où peut perdurer de tels comportements. Durant ces premières 24 heures, il y avait beaucoup d’émotion palpable : les chanteuses livraient leurs témoignages dans ce groupe, puis l’appel a été rédigé et nous l’avons signé collectivement. Nous avions la sensation qu’enfin il se passait quelque chose. (parmi les signataires de l’appel suédois figurent notamment : Nina Stemme, Malin Byström, Ann Hallenberg, Anna Larsson, Miah Persson, Camilla Nylund).

Avez-vous déjà eu le sentiment que votre légitimité et votre talent étaient remis en question parce que vous êtes une femme ?

Katie Mitchell Bien sûr. Tous les jours. À différents moments, de différentes manières et à différents niveaux d’intensité. C’est parfois très faible, et parfois très intense. Je me souviens avoir rencontré un dramaturge et lui avoir dit : « J’ai eu de très mauvaises expériences dans l’opéra, alors j’aimerais vraiment savoir quelle est votre politique en matière de sexisme ; quel est votre code de conduite ? » Et il m’a répondu : « Oh, nous n’avons pas de code de conduite, nous n’en avons pas besoin. Nous avons beaucoup de femmes dans notre organisation. Le truc avec les femmes… » Je l’ai interrompu : « Oh, c’est quoi le truc avec les femmes ? » « Le problème avec les femmes, c’est qu’elles ne veulent pas vraiment le pouvoir. » C’était comme rencontrer un dinosaure ! Cela peut être très pervers, et parfois non. Mais je pense vraiment qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour changer les choses : un peu de volonté et de travail de la part des organisations. Des programmes de formation, de meilleurs codes de conduite (qui devraient être publics), pour le personnel interne, mais aussi pour les indépendants, car ce sont deux cultures différentes qui se rejoignent… ce qui m’attriste, c’est qu’en fait, il serait assez facile de changer les choses. Il suffirait d’une réelle volonté de management.

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