Retour aux sources

Antoine Pecqueur 30/09/2020

La musique doit tant à la nature. Sans les animaux, pas d’instruments : le crin de cheval pour les archets, les boyaux de mouton pour les cordes, l’ivoire pour le piano, la peau de veau pour les timbales…

Mais aujourd’hui apparaît une situation quelque peu paradoxale : d’un côté, les réglementations limitent, et à raison, l’utilisation de matériaux naturels et, de l’autre côté, le mouvement de retour aux instruments anciens augmente la demande. Et on ne peut que le comprendre : des timbales en peau plastique (trop longtemps utilisées dans nombre d’orchestres français) ne sonneront jamais comme des timbales en peau naturelle. L’enquête de Mathilde Blayo nous montre comment les artisans trouvent désormais de nouvelles voies pour respecter la nature tout en évitant les matériaux industriels. De quoi nourrir la créativité des luthiers et autres facteurs.

La nature a depuis des siècles été également l’une des plus grandes sources d’inspiration des compositeurs. Et, là aussi, en particulier les animaux : rien de mieux qu’un violon pour imiter la rainette ou une flûte à bec sopranino pour le chant d’un oiseau… Si l’époque baroque met en valeur le pouvoir d’imitation zoomorphe, le siècle des Lumières va, lui, faire le lien entre les éléments naturels et les sentiments humains. C’est le cas du bien nommé courant Sturm und Drang (“tempête et passion”), si cher à Haydn, un compositeur à l’honneur dans ce numéro – et que l’auteur de ces lignes chérit ! 

Le romantisme va poursuivre la confrontation de l’homme à la nature, avec un souci du détail allant jusqu’à l’emploi des cloches de vache par Strauss ou Mahler. Après les pièces ludiques du 20e siècle, dans lesquelles les animaux sont de fabuleux médiums pour attirer un jeune public, la création contemporaine porte, elle, un regard désormais inquiet sur le monde animal. Pascal Zavaro livre son Bestiaire disparu, que Thomas Vergracht nous décrypte, tandis que Brett Dean imagine une sorte de nouvelle Symphonie “pastorale” pour dénoncer le réchauffement climatique.

Cette édition montre bien toute la gageure pour la musique de trouver sa place face aux questionnements environnementaux. La sortie de la crise sanitaire doit impérativement s’accompagner d’une réflexion sur le fonctionnement du monde musical, notamment sur l’organisation des tournées.

Comment tolérer que des orchestres se déplacent en vols intérieurs ou refusent de prendre les transports en commun ? Ces décisions ne viennent généralement pas des musiciens, mais de responsables qui regardent avec condescendance les préoccupations écologiques. Or, plutôt que d’être le mauvais élève, la musique, la culture en général, pourrait être en première ligne.

Au risque, sinon, d’une rupture violente entre l’art et le monde animal. La musique a le pouvoir de fédérer, mais aussi de détruire. Soyons donc plus que jamais vigilants et profitons de cette crise pour faire montre d’encore plus de créativité. En somme, un retour aux sources progressiste !

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