En Biélorussie, les musiciens mobilisés

Antoine Pecqueur 30/09/2020

Le mouvement de protestation contre la réélection d’Alexandre Loukachenko réunit les musiciens du pays, avides de liberté, mais aussi de meilleures conditions économiques. 

C’est devenu un rituel. Chaque samedi, les femmes manifestent dans les rues du centre-ville de Minsk pour dénoncer la réélection, début août, d’Alexandre Loukachenko. Devant l’Académie de musique, sous nos yeux, les protestataires sont poursuivies par des policiers cagoulés. Certaines seront arrêtées, puis transportées dans des fourgonnettes sans plaque d’immatriculation. D’un côté, des manifestants pacifiques, qui vont jusqu’à nettoyer eux-mêmes les rues après leur passage, de l’autre, une milice aux ordres du pouvoir, d’une brutalité extrême. Le même scénario se répète chaque dimanche, lors des grands rassemblements qui réunissent hommes et femmes contre l’autocrate.

L’idée d’une marche spécifique des femmes est partie de la volonté d’une musicienne, Regina Sarkisova, violon solo de l’Orchestre de l’Opéra Bolchoï de Minsk. « Dès les premières manifestations, après l’annonce de la réélection d’Alexandre Loukachenko, il y a eu une répression d’une extrême violence. Mais j’ai constaté que les policiers s’attaquaient moins aux femmes. Nous avons alors organisé nos propres marches. Malheureusement, nous sommes désormais aussi prises pour cibles », nous dit-elle dans un café du centre-ville, à l’issue de l’une de ces marches, alors que les camionnettes de la police continuent d’emmener des manifestantes.

Clips et concerts

Dès le début de la crise, les musiciens sont montés en première ligne contre Alexandre Loukachenko. Les membres de la Philharmonie ont très rapidement organisé une performance en soutien aux manifestants, devant leur salle de concert ; le chanteur lyrique Ilya Silchukov a enregistré un clip de mobilisation, faisant immédiatement des dizaines de milliers de vues sur les réseaux sociaux. L’une des figures majeures de l’opposition, Maria Kolesnikova, est d’ailleurs une flûtiste, passée par le Conservatoire de Stuttgart. Elle est emprisonnée, après avoir refusé d’être exilée de force, allant jusqu’à déchirer son passeport à la frontière ukrainienne – un geste devenu un symbole du mouvement. Quant au principal ralliement d’un ancien proche de Loukachenko à l’opposition, ce n’est autre que l’ex-ministre de la Culture, Pavel Latouchko. Joint par téléphone, alors qu’il est en tournée de consultation à travers l’Europe, il nous dit : « La violence le jour des élections et dans les semaines qui ont suivi, en particulier le comportement de la police, a incité encore plus les Biélorusses à manifester. Une telle rébellion n’est jamais arrivée dans l’histoire du pays. Si les artistes sont aussi mobilisés, c’est parce qu’ils se battent pour la liberté. On ne peut créer dans une prison. »

Censure

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Alexandre Loukachenko, en 1994, la censure est à l’œuvre. « Chaque programme artistique est présenté à une commission du gouvernement, qui doit donner son autorisation, nous explique le chef d’orchestre Aleh Lessoun, l’un des directeurs musicaux de l’Opéra, avant de préciser : Récemment, nous avons voulu mettre à l’honneur un compositeur biélorusse peu connu du début du 20e siècle, en lui consacrant un festival. La commission ne nous a permis d’organiser qu’un petit concert en catimini. »
Derrière la question de la censure se cache un véritable enjeu idéologique. Pour nous l’expliquer, le chercheur du think tank Belarus Security Blog, Zmicier Mickiewicz, a tenu à nous retrouver dans un café typiquement soviétique de Minsk, avec ses fresques montrant la vie des travailleurs à l’usine et dans les champs. « Loukachenko a mis de côté tout ce qui précédait le communisme. Pour lui, la Biélorussie commence avec la période soviétique. Il a détruit le patrimoine historique du pays : des bâtiments magnifiques du 19e siècle ont été remplacés par des hôtels ou des immeubles de bureaux. Mais si le régime est encore dans l’esprit soviétique, les artistes se sentent, eux, principalement biélorusses. Ils ont des valeurs totalement opposées. Alors que le régime est cantonné dans le présent, les artistes veulent se nourrir du passé et inventer le futur. » C’est ainsi que l’ancien drapeau du pays, rouge et blanc, est arboré dans les rassemblements. Les musiciens enregistrent leurs clips, tous styles confondus, en langue biélorusse.

Dérive nationaliste ?

On pourrait dès lors craindre une dérive nationaliste, avec la répétition du scénario ukrainien, mettant face à face populations locale et russophone. Les artistes cherchent à l’éviter, en jouant la carte d’une culture fédératrice. Nous retrouvons ainsi le chanteur et producteur Alexandre Chahovski à une vingtaine de kilomètres de Minsk. Au milieu de la campagne, il a décidé d’enregistrer avec des choristes amateurs et professionnels des chants et hymnes de différents pays. « Je veux sensibiliser les autres États au sort de la population biélorusse. Nous allons même enregistrer La Marseillaise ! » nous dit-il, en plein tournage de clips par drone.
La résistance au pouvoir soulève un élan de créativité, comme le montrent les pancartes ou les banderoles des manifestations, avec de nombreuses références artistiques. La population retrouve enfin une liberté d’expression.

150  euros par mois

Pour les musiciens, le combat est aussi économique. À l’école de musique de Minsk, nous rencontrons Elena Degtiarova, professeur de cymbalum, l’instrument traditionnel biélorusse – qui diffère quelque peu de son homologue hongrois : absence de pédale, forme des baguettes. Mais Elena n’a plus le cœur à parler de son instrument, tant les conditions sont devenues précaires : « Un artiste gagne en moyenne 150 euros par mois. Pour nourrir sa famille, il doit faire trois ou quatre métiers. C’est de la survie. Et c’est encore plus dur pour les femmes. » À la Philharmonie, les musiciens sont obligés de vendre eux-mêmes les billets de concert, leur rémunération dépendant du nombre d’entrées. Le baryton Ilya Silchukov, invité régulièrement par les opéras du Capitole de Toulouse ou ­d’Angers-Nantes, nous le dit : « Je n’arrive à vivre que grâce à mes engagements à l’étranger. Un chanteur de la troupe du Bolchoï de Minsk gagne 200 euros. » Rappelons que le revenu mensuel moyen en Biélorussie est, selon la Banque mondiale, de 400 euros.

Calcul politique

La faiblesse des salaires pour les emplois artistiques est un calcul politique : « Louka­chenko a toujours voulu montrer que le monde de la culture ne comptait pas pour lui, en lui mettant une pression économique. Il n’a jamais eu d’intérêt que pour le sport », souligne Zmicier Mickiewicz. Mais le calcul se retourne aujourd’hui contre l’autocrate : vu la faiblesse de leur rémunération, les artistes n’ont même pas peur de perdre leur emploi en manifestant. Et quand ils sont en concert, ils n’hésitent pas à afficher leur soutien au mouvement de protestation, comme ce timbalier de l’Orchestre de l’Opéra plaçant les partitions sur son pupitre de sorte à recréer le rouge et le blanc du drapeau biélorusse.
Alors que Loukachenko vient de prêter serment pour son sixième mandat, malgré la contestation, les protestataires savent que leur combat va durer. Les musiciens s’organisent : ils mettent en place des concerts pour recueillir des fonds destinés aux familles des militants emprisonnés.

Une position d’équilibriste

Coincée entre la Russie et l’Europe, la Biélorussie a une position géopolitique stratégique et extrêmement complexe. Les musiciens attendent beaucoup de l’Europe, où certains ont étudié ou se sont produits. Mais ils savent que leur pays ne doit et ne peut couper ses liens, notamment économiques, avec la Russie. Une position d’équilibriste difficile à tenir, d’autant plus dans le contexte de crise sanitaire mondiale. La crainte majeure des artistes que nous avons rencontrés est l’enlisement. Pour cela, les musiciens entendent, plus que jamais, donner de la voix. Et ce n’est pas la répression du régime qui va les faire taire, comme nous le dit Aleh Lessoun : « Je ne crains pas de perdre mon emploi ou même d’être arrêté. Je suis prêt à tous les scénarios. »

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