Animaux en scène

Mathilde Blayo 30/09/2020

Taureau, boa, vautour, éléphant… les opéras produisent régulièrement des spectacles avec des animaux. Dans quel but invite-t-on nos amies les bêtes sur scène ?

Les chiens, les chevaux et les oiseaux sont les animaux les plus demandés pour les spectacles. La compagnie ou l’opéra chargé de la production doit chercher l’animal qui correspond aux critères artistiques du metteur en scène. Aux Chorégies d’Orange, le directeur de la production, Paulin Reynard, est chargé de répondre à ces exigences. « Certains oiseaux, nous ne pouvons pas les trouver auprès d’un dresseur, alors nous les achetons en animalerie. Une année, nous avions acheté quatre perruches de couleur, que j’ai gardées chez moi après la performance. » En janvier dernier, à l’Opéra de Lyon, un couple d’oiseaux, acheté pour la Tosca de Christophe Honoré, a aussi été récupéré par un stagiaire.

Rôle du dresseur

Hormis les achats en animalerie, et à condition que les animaux n’aient pas à réaliser une action spéciale sur le plateau, les productions font toujours appel à un dresseur. 

« Il faut trouver quelqu’un qui ait l’animal correspondant aux attentes du metteur en scène. Pour Don Giovanni, monté en 2019 par Davide Liver­more, nous devions avoir un cheval de trait, raconte Paulin Reynard. C’est ensuite le dresseur qui nous guide, et il est très important d’avoir un dialogue avec lui sur ce que l’on souhaite en matière de mise en scène, et ce que l’animal est capable de faire. » Les animaux répètent avec leur dresseur dans les conditions de spectacle : avec les bruits de la scène, les musiques, les lumières. Le dresseur donne aussi les indications pour l’accueil de l’animal. « Pour un opéra, nous avions aménagé une loge pour l’oiseau, qui dormait là le temps des répétitions et des représentations, selon les recommandations du dresseur : avec de la lumière du jour, mais sans que l’oiseau puisse ouvrir les fenêtres », raconte Violaine Crespin, directrice technique au théâtre du Châtelet. Tous les animaux ne restent pas dormir sur le lieu du spectacle, mais il faut dans tous les cas leur aménager un espace pour l’attente avant, pendant et après la représentation.

Résistance du plateau

Dresseurs et équipes techniques doivent être particulièrement vigilants aux conditions d’accès des animaux à la scène. Par quelle porte faire passer l’éléphanteau de l’opéra Padmâvatî d’Albert Roussel, monté au théâtre du Châtelet en 2008 ? « La question, c’est aussi la résistance du plateau au poids des animaux, explique Violaine Crespin. Le plateau du théâtre supporte 500 kilos au mètre carré. Un cheval en pèse environ 800, et quand il est au trot, son poids est mal réparti. De même si l’éléphant est sur ses pattes arrière sur moins d’un mètre carré, il faut absolument consolider le sol. Dans ­Padmâvatî, nous avions mis un marquage au sol pour lui tracer son chemin sur la partie du plateau que nous avions étayée. » Les dresseurs peuvent être amenés à accompagner l’animal sur scène. « Quand il est en costume, fondu dans la masse des comédiens, le dresseur a un contrat spécifique pour se produire en spectacle devant un public », rapporte le directeur technique de l’Opéra de Lyon, Philippe Sagnes. Des filets peuvent également être installés dans la salle lorsqu’un oiseau doit voler de la scène à un balcon.

Combien ça coûte ?

Les performances des animaux, et donc des dresseurs, sont rémunérées différemment selon l’action demandée sur scène. Le cachet du taureau Easy Rider, dans Moïse et Aaron monté à Bastille en 2015, avait été révélé : 5 000 euros par soir. Une somme qui a évidemment posé question, mais qui n’est pas forcément représentative. « Pour un rapace venu six jours, sachant que le dresseur amène souvent deux animaux au cas où, nous avons payé ­environ 6 000 euros, soit 1 000 euros par jour, auxquels il faut rajouter l’hébergement et le transport », rapporte Violaine Crespin. À Lyon, pour une dizaine de représentations, la prestation du chien présent dans l’opéra I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky de John Adams, a coûté 2 880 euros. Pour le cheval présent dans La Damnation de Faust, monté par David Marton à l’Opéra de Lyon en 2015, la production a payé 3 000 euros, « car le cheval ne faisait rien de particulier, il était statique », précise Philippe Sagnes. À l’inverse, pour le spectacle Mazeppa de Peter Stein, monté il y a une quinzaine d’années, « deux chevaux arrivaient au galop et repartaient avec les chanteurs sur le dos. Il fallait des chevaux à l’aise, tranquilles, capables de faire cette performance. Le tarif était de 15 000 euros pour les deux. »

Dangerosité des animaux

Les productions doivent déclarer à la préfecture de police la présence d’animaux sur scène, car certains nécessitent des autorisations. Dans Padmâvatî, « la présence d’un tigre avait particulièrement attiré l’attention des services », se souvient Violaine Crespin. La dangerosité de certains animaux est parfois un motif de refus. Philippe Sagnes a déjà refusé une panthère : « Je me suis demandé si c’était strictement nécessaire au regard des risques pris. Ce n’est pas un animal domestique, je n’avais pas assez confiance et je ne crois pas que ce soit vraiment sa place. » Des incidents, heureusement sans gravité, ont déjà eu lieu, notamment, dans Pad­mâ­va­tî. « Un chanteur a répété pendant des jours avec un boa sur ses épaules, sans problème, raconte Violaine Crespin. Lors de la première répétition avec costume, le chanteur a mis sa fausse barbe, ce qui a perturbé le boa, qui a commencé à serrer. Le dresseur est intervenu immédiatement et le chanteur n’a plus pris le boa sur ses épaules. »

Propos artistique

Les compétences du dresseur sont alors essentielles pour définir correctement quelle prestation l’animal peut fournir et dans quelles conditions. Les défenseurs des droits des animaux se déclarent de plus en plus opposés à leur utilisation dans des spectacles et ces réflexions pénètrent aussi les productions. Le théâtre du Châtelet travaille uniquement avec des éleveurs certifiés pour garantir un traitement respectueux de l’animal. Pour Philippe Sagnes, l’animal a sa place sur scène s’il sert un propos artistique : « Dans I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky, il fallait symboliser un tremblement de terre. Le chien errait dans les décombres, à la recherche de survivants. Si on part de l’idée que l’homme ne devrait avoir aucun pouvoir sur l’animal, évidemment nous sommes blâmables, mais il y a aussi de belles choses qui se passent dans la rencontre entre un comédien et un animal. Je n’ai pas vu d’animaux malheureux chez nous et nous faisons toujours attention à ne pas être provocateurs. » La clé pour ces directeurs techniques : considérer l’animal comme n’importe quel acteur, en étant respectueux et attentif à ses besoins.

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