Dialoguer avec les oiseaux

Rencontre avec Johnny Rasse et Jean Boucault, “chanteurs d’oiseaux”.

Saviez-vous que le rossignol gagne en virtuosité avec l’âge ? Que le pinson picard n’emploie pas exactement le même dialecte que le pinson du sud de la France ? C’est en écoutant Johnny Rasse et Jean Boucault que j’ai appris cela. En les écoutant raconter et « faire le pinson », « donner un rossignol ». Ni purement imitateurs, ni ornithologues, les deux amis se définissent comme « chanteurs d’oiseaux ». Ce qu’ils visent, ce n’est pas la perfection technique, mais la fusion avec la gent ailée. Ce qu’ils veulent transmettre, ce n’est pas tant la connaissance que l’émerveillement.

Deux frères oiseaux

« Je me suis toujours senti un goéland. » Jean Boucault se souvient de ce retour d’école où, pour la première fois, il essaie d’imiter ceux qui volent au-dessus de lui. Surprise : les goélands lui répondent.

Après une heure de dialogue, de retour à la maison, le garçon s’exclame : « Je crois que je parle aux oiseaux ! » Pour aller plus loin, Jean reçoit les conseils de M. Rasse, le père de Johnny, un camarade, qui, bientôt, se découvre le même don. Ensemble ils font sensation au concours d’imitation de leur région. Nous sommes en 1991, le duo est né. Cette région, c’est la baie de Somme, ses plages, son bocage, ses marais : un carrefour migratoire où passent chaque année, entre mai et août, 350 espèces parmi les 450 recensées en Europe. « Un lever de soleil, un 15 mai en baie de Somme, c’est le nec plus ultra pour écouter les oiseaux », garantit Jean. Malgré quelque 150 oiseaux à leur catalogue et une reconnaissance internationale, les experts restent humbles : « Quand un oiseau ne nous répond pas, on s’assoit, on l’écoute et on prend un cours. » Certaines espèces resteraient impossibles à imiter, comme la rousserolle effar­vatte, une fauvette aquatique, trop virtuose.

Les oiseaux, des artistes qui s’ignorent ?

Parallèlement aux recherches menées par les ornithologues et les éthologues, à force d’observer les oiseaux, Johnny et Jean ont appris à décoder leur langage : « Grâce à notre acuité auditive, nous savons ce qui se passe parmi eux, où que nous soyons : un oisillon vient de faire son premier envol, un autre a faim, un chat rôde… » Chants et cris sont toujours fonctionnels : maintenir le contact avec les congénères, défendre son territoire, indiquer sa position, alerter. Doté d’un organe vocal appelé syrinx et de plusieurs sacs aériens, l’oiseau s’avère un technicien hors pair : « Certains nous bluffent, s’étonne Johnny. La mésange, par exemple, a trente chants répertoriés. » L’empereur de Chine du conte d’Ander­sen ne s’y était pas trompé : le maître chanteur, c’est le rossignol. Non seulement il ne produit jamais la même mélodie, mais il est capable de chercher l’emplacement qui lui assurera la meilleure réverbération. Plus il vieillit, plus sa musique devient ­complexe. Le nombre de trilles qu’il émet peut être comparé au nombre de cernes d’un d’arbre. Mme Rossignol choisira le plus âgé, le plus expérimenté, distingué par ses roulades sonores.
Des artistes, les oiseaux ? La question divise. Compositeur, musicien et zoomusicologue, François-Bernard Mâche1 va jusqu’à affirmer que « seul un préjugé et un manque de culture générale font considérer les vocalises animales plutôt comme un langage rudimentaire que comme une musique rudimentaire ». Si Johnny Rasse et Jean Boucault constatent effectivement chez les oiseaux une notion de plaisir à répéter certaines mélodies, une intention de séduction, ils les compareraient plutôt aux acteurs des comédies musicales de Jacques Demy qui chantent tout ce qu’ils font, tout ce qui se passe.
La musicalité des oiseaux fascine depuis longtemps les musiciens : Janequin, Couperin, Saint-Saëns, Messiaen, se sont imprégnés de leurs mélodies avant de les retranscrire dans leurs œuvres.

Le bonheur de se fondre dans la nature

Jean et Johnny ont inventé ce métier de chanteur d’oiseaux parce que leur parler est un besoin, un prolongement d’eux-mêmes. « Pendant le confinement, nous ne pouvions plus aller auprès d’eux. La nature nous a fait un cadeau : ce sont eux qui sont venus chanter auprès de nous. Grâce à eux, rester chez nous a été supportable. Quand nous imitons, c’est comme si nous devenions l’oiseau. Quand nous partageons un moment avec un rossignol ou un pic, notre désir est de devenir invisibles, d’entrer dans sa communauté. »
Habités par ce bonheur d’être immergés dans la nature, de montrer sa beauté, les deux artistes enthousiasment leur public, de la France au Japon, des prisons aux maisons de retraite : « Après un concert, les gens disent que nous les avons réenchantés. Que nous leur avons montré l’essentiel. Le son d’un oiseau, c’est aussi un marqueur d’humeur, il réveille en chacun des émotions et des images enfouies. » Une invitation à prendre soin des habitants du ciel et de leur environnement s’éveille dans les consciences, non par la morale, mais de manière inclusive, par la poésie : « À la sortie d’un spectacle, quand une personne nous dit : “Je vais écouter la nature différemment”, nous sommes comblés. »
D’ailleurs, selon les Chanteurs, écouter les oiseaux, chercher à les imiter, est à la portée de chacun. Il suffit de saisir toute occasion, ne serait-ce que cinq minutes pendant sa pause déjeuner dans le square à côté du bureau. Entrer en connivence avec la nature, se synchroniser avec les oiseaux : le bienfait est complet. On se pose, on développe son oreille, on médite même, sans s’en rendre compte. On réveille en soi l’enfant, prompt à s’étonner, à essayer.

Quand les oiseaux s’invitent au concert

En 2006, une idée est lancée par le directeur du Festival des forêts de Compiègne, Bruno Ory-Lavollée : placer sur la même scène le pianiste, compositeur et improvisateur Jean-François Zygel et les deux compagnons. Une révélation pour ces derniers : la musique instrumentale devient le nouvel écrin de leurs sifflements. Après Jean-François ­Zygel, leurs partenaires s’appellent Pierre ­Hamon, Geneviève Laurenceau, Shani Diluka, Esteban Valdivia, Bertrand Belin, les orchestres philharmoniques de Radio France, de l’Oural, l’Orchestre de chambre de Bâle. Musique classique, musique du monde, chanson française, pas de frontière pour les oiseaux : « Comme un musicien habitué à interpréter des partitions passerait un jour à l’improvisation, confie Johnny, nous savourons cette liberté de créer de nouveaux chants à partir de différentes techniques de sifflement, pépiement, de sculpter quelque chose d’autre avec cette matière. Mélanger le goéland et le courlis cendré, par exemple, c’est un acte de création où fusionnent l’art et la nature. » Des brassages inattendus se produisent dans l’auditoire, comme lors d’un récent concert avec un organiste. Les uns venus pour les Chanteurs d’oiseaux sont repartis conquis par l’orgue, les plus mélomanes auront écouté le répertoire avec une oreille neuve, à l’affût des surprises offertes par Jean Boucault et Johnny Rasse.

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