La musique moderne est-elle morte ?

30/09/2020

par François Meïmoun, compositeur et professeur au Conservatoire de Paris

Ne nous y trompons pas : un art éloigné des élites intellectuelles et de l’écoute populaire est un art en difficulté, un art qui peine à survivre au-delà des limites de son propre fonctionnement et des ressources octroyées. Aujourd’hui, la musique moderne n’est plus un lieu de débat. Elle n’est plus un lieu d’identification et de contradiction pour les publics des arts et des sciences. La littérature, la peinture, la danse, le cinéma, demeurent des lieux de connaissance et de reconnaissance, des lieux de conflit, des lieux de partage et de vie ; de tout ce qui constitue une actualité fragile ou pérenne. Mais qui se soucie de la création musicale, hors du cercle qui l’occupe, loin des premières salles et des premiers rangs ? De l’entre-deux-guerres jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, la presse généraliste ne se lasse pas de débattre, de près ou de loin, de l’actualité musicale. Aujourd’hui, même la presse musicale spécialisée se trouve dans l’incapacité de rendre compte des mouvements modernes de la musique, de ses heurts et de ses forces. Pas de lecteurs ? Peut-être. Pas d’écrits ? Certainement.

La figure du compositeur contemporain est devenue inidentifiable dans la cité. Anonyme, elle ne préoccupe personne. Composer n’est plus un métier. Pourtant, chacun sait que les grands répertoires classique et romantique perdent tout leur sens sans la vitalité concernée de la création. Lorsque nous sortons la tête de l’eau, c’est pour inspirer l’air nécessaire pour penser aux saisons à venir. Pourtant, la rupture entre création et répertoire est consommée. Trop d’interprètes font leur vie sans placer au cœur de leur quotidien la musique nouvelle. Les contre-exemples sont nombreux, il est vrai, et nous leur devons l’essentiel de notre énergie.

Les évolutions du langage musical sont prises à témoin de cette rupture. Qui pour écouter des musiques informes et sans harmonie ? Nul n’ignore pourtant que Beethoven fut celui qui composait des œuvres pour l’avenir et pour le présent. C’est dans cette dualité, risquée, qu’il a tiré tout le prestige qui l’a conduit à demeurer jusqu’à nos jours le modèle de celui qui s’incarne et se projette. Aujourd’hui, nous reprochons aux compositeurs d’être les dépositaires d’une mémoire déjà surannée ou, au contraire, d’user de langages inaccessibles. Comme si une seule personne ne pouvait conjuguer le sens du public et celui de l’histoire ! Il y a là une irréparable perte des utopies, sauf à espérer que les compositeurs, hommes et femmes du présent, réinvestissent les espaces de la ville, de la communication et du débat. Les compositeurs ont trop délégué leurs responsabilités et leurs forces d’action. Ils sont pourtant les premiers experts de leur métier.

L’opéra est certainement le principal lien entre la création et le public. En France, trop de maisons d’opéra semblent incapables de passer commande d’œuvres lyriques reflétant notre temps : quels opéras prennent pour sujet les guerres européennes du 20e siècle, la décolonisation, les grandes questions éthiques, scientifiques et culturelles de notre temps ? Bien sûr, des exceptions se démarquent. Ce sont elles qui nous donnent l’illusion d’un avenir musical accompagnant les rebonds de notre actualité. En dépit de ces exceptions, l’opéra français contemporain a cessé depuis des décennies d’être un lieu de rencontre entre la création et le public. L’opéra s’est désinvesti à la fois de toute la vie concrète et de toute la vie symbolique de notre siècle. Les compositeurs se sont écartés de la vie matérielle de la cité et les responsables de la programmation ont renchéri en désinvestissant le compositeur de sa capacité à rendre compte de son temps et de ses grandes questions.

La vie médiatique ne peut, de ce fait, interroger un compositeur sur les tournants vertigineux de notre société. La parole des hommes et femmes de théâtre et de cinéma est médiatiquement surexploitée. Mais la parole du musicien semble malheureusement indissociable des intérêts et des besoins que nous avons, compositeurs ou interprètes, d’assurer notre quotidien. Un musicien prend la parole pour défendre le budget de fonctionnement de son festival, pour rappeler les montants décents d’une commande : l’appel est d’importance. Mais il se limite à la quantité des besoins et oublie presque toujours d’y atteler la vie partagée entre public et créateur. C’est là une spécificité française, qui a trait à la place du musicien dans la cité ; une spécificité imposée de l’extérieur par l’institution et imposée de l’intérieur par notre corporation elle-même. Après tout, les illustres danseurs, cinéastes, hommes et femmes de théâtre ont dirigé et dirigent les institutions qui les occupent. Il revient aux historiens de prendre en charge les instituts de recherche et les grandes bibliothèques. Celui qui fait est aussi celui qui sait. Trop souvent, la mise à l’écart de l’artiste est trop suspecte pour être valable.

Des velléités politiques viennent brouiller la nature et la singularité des genres et des pratiques. Elles sont préjudiciables à tous les genres et à toutes les pratiques. Nous avons certainement dépassé l’idée d’une supériorité de l’ici sur l’ailleurs, de l’aujourd’hui sur l’hier, de l’écrit sur l’oral. Nous connaissons les dangers des hiérarchies arbitraires. Nous luttons chaque jour contre les pulsions colonisatrices. Mais cela ne doit jamais vouloir dire que tout est homogène et sans contraste. Car quelle serait l’utilité de la musique nouvelle dans un tel contexte idéologique ? La musique moderne n’est plus un sujet politique. Cela est un drame pour la musique et pour la politique.

Les compositeurs doivent réinvestir leur action, trop longtemps laissée à la charge de l’Administration. Non pas dans une volonté de domination esthétique, car nous savons combien la mainmise d’une esthétique est dommageable pour l’entièreté de la pratique musicale. Nous sommes aujourd’hui dans une période totalement débarrassée des idéologies d’école. La pluralité des langages et des talents doit s’incarner dans les institutions, et les administratifs, seuls, ne peuvent et ne savent y voir clair. La résolution de cette situation passera certainement par un réinvestissement des compositeurs dans l’action concrète, les responsabilités, la programmation. Non pour marteler une ligne et créer des chapelles clivées et clivantes, mais, au contraire, pour asseoir, en collaboration avec des personnalités administratives informées, les forces nécessaires à revigorer un débat musical moderne moribond. La fusion de l’expertise artistique et de l’expertise administrative constitue sûrement le modèle équilibrée et viable qui permettra aux compositeurs de réinvestir leur espace sans volonté d’hégémonie.

La musique contemporaine se porte bien : les commandes, les festivals, la production discographique qui résiste, nous en donnent la preuve. Les compositeurs de talent sont là et d’exceptionnels interprètes continuent à les servir. Mais la musique moderne est-elle morte ?
Oui, la question nous occupe et nous préoccupe, car le moderne s’incarne dans cette faculté qu’a le contemporain de s’affranchir de son premier cercle satisfait pour rayonner au loin et dansdes espaces insoupçonnés.

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