Écologie de l’art animal

Dorian Astor 30/09/2020

Depuis quelques années, nous nous voyons contraints de remettre en question notre rapport à l’animal. Question essentiellement écologique, face à l’urgence de reconsidérer les interrelations entre vivants humains et non humains au moment où la vie sur terre est menacée par les premiers. 

On comprend peu à peu, trop tard et trop lentement, que ce que l’on appelle “la vie” est une puissance impersonnelle et présubjective, plurielle et plus qu’humaine, qui se dit de tous les rapports entre puissances vivantes d’agir et de pâtir. On peut polémiquer pour savoir si un animal est un sujet ou s’il n’y a de subjectivité qu’humaine, mais nous n’échapperons pas, sauf par un déni catastrophique, à la nécessité de reconnaître que les actions et passions des animaux concernent la vie à laquelle l’humain ne fait lui aussi que participer.

La jurisprudence nous donne les premiers exemples d’animaux devenus sujets de droit, parce que nous nous reconnaissons progressivement avec eux une communauté de puissance d’agir et de pâtir. Notre modernité étant fondamentalement ancrée dans le concept de sujet, il est probable qu’au lieu de désubjectiver les humains, nous aurons encore à subjectiver les animaux, après les avoir si fatalement objectivés. Leibniz, contre Descartes avec ses animaux-machines, postulait que, si les animaux agissaient sur eux-mêmes et le monde, c’est qu’ils avaient une âme. Il faudra en passer par cet animisme : plus qu’une “croyance” primitive, il s’impose toujours davantage comme un modèle ontologique pertinent et efficace pour une pragmatique écologique : comme le constatent les anthropologues contemporains, les peuples animistes en savent davantage que nous sur les puissances terrestres, leurs dangers et leurs fragilités.

Si l’animal est effectivement une puissance d’agir et de pâtir, alors son mode d’être au monde est de l’ordre de la formation, de l’information et de la transformation. Il est une puissance de créer. Dans les termes de la modernité, nous aurons à nous surmonter pour envisager que l’animal puisse être non seulement un sujet de droit, mais un sujet de l’art. Si l’art est, très généralement, la création concertée de ce que Deleuze appelait des percepts et des affects, c’est-à-dire des perceptions et affections qui dépassent celui qui les éprouve et lui survivent dans le monde, où elles circulent sous la forme de figures sensibles, alors l’animal est un artiste, un créateur dont la puissance d’agir (former, transformer) communique avec la puissance de pâtir (percevoir, être affecté) de la vie impersonnelle et plus qu’humaine de tous les vivants. Les couleurs, les parures et les ornements ; les danses, les chants et les dramaturgies ; les architectures, les dessins et les sculptures forment le répertoire, immense et sophistiqué, des percepts créés par l’art animal, qui portent autant d’affects (agressivité et domination ; séduction etattirance ; joie et colère, terreur et pitié…) expressifs de l’action et de la passion animales.

Il nous faudra parler de musique animale. Les animaux fabriquent des blocs expressifs de percepts-affects musicaux, de même qu’ils fabriquent des figures picturales, sculpturales, chorégraphiques ou théâtrales. Ils sont doués de langage : un langage non humain, ou plutôt : un langage qu’ils partagent avec les humains, qui, eux, ne partagent avec personne le don des langues. Et pour cause : les langues humaines sont de grandes machines à subjectiver et à objectiver, c’est même le propre de la grammaire. Une langue humaine ne devient art, ne devient littérature que lorsque, précisément, elle s’affranchit des déterminations subjectives et objectives pour ne devenir qu’expression de percepts et d’affects, asubjectifs et suprapersonnels. C’est ce que Deleuze appelait le devenir-animal des grands créateurs. La musique humaine est, de même, traversée par des devenirs-animaux. Le jour où Messiaen se fit ornithologue pour expérimenter à la fois le devenir-musique du chant animal et le devenir-animal de la musique, la boucle était en quelque sorte bouclée. Boucle de rétroaction qui est la dynamique même de toute écologie.

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