Les orchestres de professeurs de conservatoire

Romain David 30/09/2020

Dans les villes où il n’existe pas d’orchestre symphonique permanent, des formations professionnelles se sont mises en place, chapeautées par un conservatoire ou à l’initiative de professeurs. Ces orchestres, qui bénéficient souvent d’un rayonnement régional, doivent redoubler d’efforts pour se maintenir à l’ombre des grandes formations labellisées par l’État.

Le chef ? C’est moi ! » plaisante Aurélien Daumas-Richardson, le directeur du conservatoire de Caen, lorsqu’on lui demande s’il est possible de discuter avec Nicolas Simon, le nouveau chef principal invité de l’Orchestre de Caen. Une boutade qui renvoie à l’époque des tout-puissants directeurs de conservatoire-chefs d’orchestre, lorsque la vie musicale des grandes villes était largement dominée par les académies de musique et leurs sociétés des concerts. « Je suis aussi le directeur artistique de l’orchestre, glisse-t-il. Mais je suis l’un des seuls en France à porter cette double casquette. » À la fin des années 1960, le plan Landowski, prévoyant de doter chaque région d’un orchestre permanent, a largement contrebalancé l’influence des conservatoires, certes en s’appuyant sur les ensembles qu’ils avaient mis en place, mais en poussant ces derniers à s’émanciper. D’un côté la diffusion, de l’autre l’enseignement. Dans certaines villes, toutefois, des orchestres pilotés par les conservatoires, ou du moins constitués de professeurs, ont continué à maintenir une saison, comme à Caen, Bayonne ou Troyes. Mais ces ensembles, pour exister à l’ombre des formations permanentes labellisées par l’État, ont dû se professionnaliser, fidéliser leur public et trouver des subventions.

L’orchestre-conservatoire

Nicolas Simon, qui a pris ses fonctions le 6 octobre, est le sixième chef principal invité de l’Orchestre de Caen depuis 1987. « À la baguette, je ne vois aucune différence avec des musiciens à plein temps. La pratique orchestrale fait partie de leur ADN ! » assure-t-il. De prime abord, la formation a tout d’un grand orchestre permanent, avec ses 59 levers de rideau par an. Côté coulisse, son fonctionnement est plus singulier, intrinsèquement lié à la vie de l’établissement, sans toutefois en être une simple vitrine. Le recrutement des professeurs musiciens illustre ce paradoxe. Le CRR compte 94 professeurs, dont 20, parce qu’ils enseignent un instrument, sont membres d’office de la phalange. « Notre processus de recrutement est fait pour s’assurer aussi bien de la qualité du professeur que de celle du musicien. Le candidat passe une épreuve pédagogique sous la forme d’un cours donné aux élèves, puis une épreuve instrumentale, pour voir s’il est capable d’intégrer l’orchestre », détaille Aurélien Daumas-Richardson. Les répétitions et les concerts, à jours et heures fixes, forment la colonne vertébrale autour de laquelle l’enseignant construit son planning de cours. « C’est cette double pratique qui m’a attiré : pouvoir être à la fois professeur et musicien pro est un privilège », souligne Guillaume Cubero, l’un des deux violons solos de l’orchestre.
Attaché au conservatoire de Bayonne, l’Orchestre symphonique du Pays basque s’articule sur un modèle similaire : « Lorsque l’on recrute un violon, par exemple, on pense d’abord à ses qualités pédagogiques. On demande aussi un niveau artistique et instrumental fort, l’envie et la motivation sont essentielles », indique Thierry Leroy, son codirecteur. Le rattachement à un conservatoire garantit aussi à ces orchestres un encadrement technique et administratif. « L’avantage d’avoir un orchestre dans un établissement comme le nôtre, c’est que l’on peut mutualiser les tâches », souligne-t-il.

Au-delà du cadre professoral

Certains orchestres d’enseignants ne sont pas directement rattachés à un établissement. Ainsi, l’Orchestre symphonique de Vendée ne dépend pas d’un conservatoire ; il est né au début des années 1990, de l’envie de professeurs de la région de se retrouver pour maintenir un haut niveau de pratique orchestrale. Ils représentent deux tiers de l’effectif, que viennent complé­ter des élèves de troisième cycle et des intermittents. Mais avec des musiciens d’horizons aussi divers, la mise en place des saisons ne se fait pas sans heurts. « C’est assez sportif, et ça tourne généralement au casse-tête, avec des coups de fil à n’en plus finir », avoue Patrick Rabiller, le vice-président de l’orchestre.
Fondé en 2001 à l’initiative des frères ­Millière, l’Orchestre symphonique de l’Aube propose en moyenne huit productions par saison. Basé à Troyes, il ne dépend pas de son CRD, mais s’appuie en partie sur la réunion de professeurs et directeurs d’établissements des environs. « Lorsqu’il a fallu recruter, nous nous sommes tournés prioritairement vers les conservatoires, à la recherche de musiciens qui se sentaient capables de concilier une activité orchestrale avec leur métier d’enseignement », explique Daniel Millière. Mais sur un effectif d’une soixantaine de musiciens, ils ne sont qu’une quinzaine à enseigner, et l’orchestre est désormais majoritairement constitué de musiciens associés à d’autres ensembles. Un choix assumé : « Le musicien professeur est toujours sur le gril. Il doit souvent batailler avec son directeur pour adapter son emploi du temps. Nous organisons quatre répétitions par mois, ce qui ne permet pas à un musicien dont la pratique orchestrale n’est pas l’activité principale de se maintenir à niveau », argue ­Daniel ­Millière. Une situation qu’il déplore : « Le ministère a trop compartimenté la diffusion et l’enseignement. Aujourd’hui, le système des certificats d’aptitude, s’il permet de former d’excellents professeurs, ne garantit pas un niveau instrumental. »

Élargir la programmation

D’un orchestre à l’autre, saison après saison, les compositeurs classiques et romantiques ont tendance à dominer les programmes. Il s’agit aussi d’attirer un large public, en proposant des valeurs sûres du répertoire. « Nous sommes dans un département rural, avec une population ouvrière qui n’a pas toujours eu accès à une formation musicale. Il est important d’assurer la diffusion des grandes pages de la littérature musicale », souligne Daniel Millière. Mais pour se démarquer des grands ensembles permanents, ces orchestres cherchent aussi le pas de côté, tout en maintenant un équilibre délicat entre l’inhabituel et le populaire. « Nous ne sommes pas un orchestre grand public, mais un orchestre qui s’adresse à tous les publics, nuance malicieusement Thierry Leroy. C’est un défi de concocter des programmes qui savent se renouveler, tout en alliant les envies des musiciens et celles des auditeurs. » La musique contemporaine n’est pas oubliée. Chaque série de l’Orchestre de l’Aube inclut une page des quarante dernières années. « Nous y sommes allés prudemment, concède Daniel ­Millière. Mais depuis cinq ans nous avons la volonté de mettre systématiquement au programme une œuvre contemporaine. Preuve que le public nous a suivis : nous avons plus de 90 % de remplissage à chaque concert. »

“Pêche” aux financements

De l’affluence du public dépend souvent le maintien du financement, assuré par les collectivités. L’Orchestre de Caen est géré en régie directe par la communauté urbaine pour un budget annuel d’un million d’euros. Les formations indépendantes disposent également du soutien des collectivités – généralement du conseil départemental – à hauteur de 50 à 90 %, pour des budgets bien plus modestes, avoisinant les 100 000 euros par saison. « On aimerait que cette aide soit contractualisée. Chaque année il faut aller à la pêche », soupire Patrick Rabiller. Avec la crainte d’une coupe nette, comme en 2014, lorsque le conseil général de la Vendée a divisé par quatre son financement. « La période qui a suivi a été très difficile ». L’arrivée de Vincent Barthe, en 2017 a permis la remise en place d’une saison avec deux programmes déclinés sur une dizaine de représentations.
Pour éviter de tels revers, et s’assurer un filet de sécurité face aux éventuelles baisses des subventions, le mécénat des entreprises fait partie des pistes que cherchent à développer certaines formations. Car il n’est pas question de toucher à des politiques tari­faires ultra-­attractives, charnières essentielles du lien entre l’orchestre et son territoire. Pour autant, il est parfois difficile de trouver des donateurs d’envergure dans des régions où le tissu économique est essentiellement constitué de PME. À Caen, néanmoins, Aurélien Daumas-­Richardson en fait l’un des principaux axes de développement des années à venir, grâce à un partenariat avec une agence de conseil en mécénat. « ­Actuellement, les dons représentent environ 40 000 euros par an, mais j’ai bon espoir, d’ici deux ou trois ans, d’ajouter un zéro à ce chiffre ! »

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