Témoignages d’animaux

Mathilde Blayo 30/09/2020

Les animaux ont toujours inspiré les compositeurs et s’incarnent à travers le jeu des musiciens.

Le canard – Pierre et le Loup – Prokofiev – Anne-Marie Gay, hautbois

« C’est une œuvre qui nous marque dès l’enfance et qui revient très régulièrement dans le répertoire du hautbois. Quand on joue du hautbois, on cherche à avoir un joli son, puisque ça a longtemps été un instrument connoté dans sa sonorité avec un son clair, aigre. D’habitude, on essaie de lutter contre cela en trouvant un son rond. Mais quand je joue le canard, j’utilise complètement le côté nasillard de l’instrument. 

La tessiture du hautbois imite le cri de l’animal. C’est un canard boiteux, maladroit avec ses grosses fesses. Je mets en avant les appogiatures de la partition, qui illustrent cette marche du canard, pas du tout droite. Pour une fois qu’on peut jouer le hautbois à l’extrême, j’en profite ! »

Le chat – Pierre et le Loup – Prokofiev – Philippe Berrod, clarinette

« C’est un classique du répertoire pour clarinette. On le retrouve dans les concours d’entrée des orchestres, puisque c’est une pièce très exigeante techniquement et, sans doute, un des plus beaux solos écrits pour notre instrument. Prokofiev utilise ici la clarinette de façon figurative, avec génie : n’importe quel enfant reconnaîtrait un chat ! Quand je joue les premiers traits, j’imagine le chat qui s’approche sur ses coussinets, d’un pas souple, mais pas régulier, qui s’arrête pour observer. Le détaché des croches doit se faire en douceur, avec souplesse et rubato. Dans le grand solo, Prokofiev a utilisé l’ambitus de l’instrument pour figurer le saut du chat sur la branche : du mi le plus grave de la clarinette à l’aigu trois octaves et une tierce plus haut. On visualise très bien la progression : le chat marche, on monte doucement dans l’harmonie, puis il aperçoit l’oiseau, et c’est alors un jeu d’accélération entre la clarinette et l’orchestre, jusqu’à ce qu’il saute sur la branche et que, fatigué et déçu de sa chasse manquée, il se détende. C’est extrêmement visuel, et ce solo est l’occasion d’un jeu habile entre le soliste et l’orchestre. Comme un chat, on doit être à l’affût, prêt à bondir sur le tempo, à provoquer l’orchestre. Cette pièce est extraordinaire, car il s’y passe plein de choses qui nous permettent de lier imagination et technique. »

Le cygne – Le Carnaval des animaux – Saint-Saëns – Patrick Langot, violoncelle

« C’est un des solos les plus emblématiques du répertoire du violoncelle, avec le prélude de la première suite de Bach. Il fait partie de notre ADN de violoncelliste. Il y a quelque chose de rassérénant dans “Le Cygne”, comme si cette musique était déjà connue de nous. C’est sans doute grâce à l’accompagnement du piano, avec un procédé musical qui reproduit l’effet de l’ondulation aquatique. Dans cette pièce, le clapot n’est pas énorme. On est sur une eau douce, très tranquille ; on a la sensation de glisser. C’est très figuratif pour nous ; ce thème est vraiment écrit en forme de cygne. Saint-Saëns a réussi à dessiner musicalement le corps du cygne : la tête, le long cou qui descend et l’arrondi du corps. En tant que violoncelliste, on n’a qu’à se laisser porter par la musique. Quand Saint-Saëns a écrit Le Carnaval des animaux, c’étaient des pastiches à usage privé qui n’étaient pas destinés à être publiés. “Le Cygne” a été la seule pièce qu’il a toléré de voir jouer en public. J’ai toujours autant de bonheur à jouer ce morceau. La musique est simple, les harmonies efficaces. On sent l’amour de Saint-Saëns pour le violoncelle. Il a utilisé la tessiture qui sonne le mieux pour l’instrument, qui est son identité propre. Cette pièce est une source d’inspiration perpétuelle ! »

L’éléphant  – Le Carnaval des animaux – Saint-Saëns – Christophe Dinaut, contrebasse

« Dans mes premières années à l’Orchestre philharmonique de Radio France, nous avons enregistré Le Carnaval des animaux pour une application destinée aux enfants. Je me suis demandé ce que cherchait Saint-Saëns en choisissant la contrebasse pour faire l’éléphant. C’était sans doute pour la taille, pour son côté un peu gauche, maladroit, balourd… C’est vrai que la contrebasse est un instrument énorme, lourd, qu’on juge un peu en retard. Mais moi, en tant que contrebassiste, j’ai toujours essayé de l’alléger, de la faire voler. J’ai donc cherché à faire un éléphant léger. Ce n’était pas facile, d’autant que le thème est dans la partie la plus grave. La tonalité du morceau compte beaucoup de bémols, ce qui ne sonne normalement pas très bien à la contrebasse et rend encore plus difficile la possibilité d’avoir une légèreté et une justesse irréprochable. J’ai donc pris le parti d’un tempo allant, un peu plus rapide que d’habitude, pour donner à l’ensemble un côté musical, léger et dansant. C’était aussi l’occasion de faire un pied de nez au compositeur, qui nous impose de jouer dans les graves ! »

L’ours en peluche – In Freundschaft – Stockhausen – Kim Walker, basson

« À l’origine, cette pièce était pour clarinette. J’ai écrit à Stockhausen en lui proposant de la transposer moi-même pour le basson. Il m’a encouragée à lui présenter le résultat. J’ai pris le train jusque chez lui. Suzanne Stephens [dédicataire de l’œuvre] m’a ­accueillie et j’ai passé trois jours avec eux. Nous avons tra­vaillé sur les différentes sections du morceau pour préparer l’édition d’une partition pour basson. Lors de la première exécution, par cœur, Stockhausen était très satisfait et m’a expliqué que cela lui évoquait le son d’un ours en peluche chaleureux, et qu’il voulait que cette pièce soit jouée en costume d’ours. Le morceau dépasse la question d’une représentation animale, mais c’est cette chaleur qui a retenu l’attention de Stockhausen, alors j’essaie de faire entendre cet ours joueur qui aime le miel. »

 

Le chant du rossignol – Le Rossignol – Stravinsky – Sabine Devieilhe, soprano

« La grande complexité de l’écriture musicale permet de rendre compte du caractère improvisé du chant du rossignol. Stravinsky prend une note aiguë qui dégringole, dans une écriture particulièrement stylisée, pour rendre compte d’un chant naturel. C’est une merveille de l’annotation musicale du début du 20e siècle. Ce chant de rossignol est très proche de ma tessiture de soprano colorature, qui me permet de montrer la virtuosité du rossignol haut perché, avec des aigus piquants et, en même temps, d’avoir un texte clair sur ces notes aiguës. Le respect millimétrique de la partition dans les parties de vocalise me semble indispensable pour incarner au mieux cet oiseau. Ces petits animaux sont souvent interprétés par une flûte ou une soprano, et je trouve cela touchant quand le compositeur s’affranchit de la version instrumentale. Ce faisant, il donne une dimension surnaturelle à l’interprète et humanise l’animal. ».

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