La rentrée Covid des conservatoires

Mathilde Blayo 30/09/2020

Les établissements d’enseignement artistique ont fait leur rentrée dans un contexte très particulier. Les règles sanitaires ont imposé de nombreux changements, mais le mot d’ordre est : rester ouvert le plus longtemps possible.

« Pour commencer, il a fallu anticiper les recommandations d’un protocole inexistant », rappelle Philippe Tormen, directeur du CRD du Grand Paris Seine et Oise, à Mantes-la-Jolie. Le ministère de la Culture n’a publié un protocole pour les conservatoires que le 7 septembre. C’est celui de l’Éducation nationale qui a servi de base, mais il a aussi fallu jongler avec les recommandations des préfets et des collectivités. « C’est la première rentrée, et j’espère la dernière, où nous parlons autant d’hygiène et si peu de pédagogie », ajoute Philippe Tormen.

Une rentrée échelonnée

Pour autant, l’articulation complexe des recommandations n’a pas empêché les conservatoires de faire leur rentrée presque dans les temps. Si, à Metz et à Rambouillet, les dates de retour des élèves sont les mêmes que l’an passé, dans les autres établissements contactés le calendrier de reprise a souvent été réaménagé. À Caen comme à Avignon, la rentrée a été échelonnée entre le 7 et le 21 septembre, en commençant par les élèves en classe à horaires aménagés. Les cours de pratique collective ont repris mi-septembre. 

À Toulouse en revanche, le directeur a choisi de faire reprendre d’abord « les disciplines qui avaient le plus souffert du Covid », soit les ateliers de musique de chambre, de jazz et de musiques actuelles, la maîtrise, le théâtre et la danse pour les grands élèves. Dans cet établissement, le mois de septembre a aussi été consacré au concours d’entrée des 1 150 candidats. La reprise de l’ensemble des élèves n’a eu lieu que le 5 octobre. « Ce temps a permis aux équipes d’accueil, de nettoyage, de surveillance de mettre les choses en route », raconte le directeur, Jean Dekyndt. Au Conservatoire de Lyon, aussi, les concours d’entrée ont été décalés entre la fin août et le mois de septembre. L’intégralité des élèves n’a repris que le 28 septembre.

Tout repenser

Il a fallu repenser le fonctionnement des établissements pour éviter la circulation du virus : capacité des salles, répartition des élèves. Les jauges des salles ont été réduites pour respecter la distanciation sanitaire recommandée. « Avec les nouvelles capacités, nos salles peuvent accueillir entre trois et vingt-cinq personnes, détaille Aurélien ­Daumas-Richardson, directeur du CRR de Caen. Nous avons réparti différemment les cours, avec l’aide d’un préventionniste de la communauté urbaine et avec les représentants des enseignants. » À Lyon, la direction a acheté des tables individuelles pour les cours théoriques. Ailleurs, certains cours ont été réduits pour permettre l’aération des salles entre chaque passage d’élève. À Caen, davantage de cours ont été programmés le samedi pour étaler les passages au sein de l’établissement.

Accueil des familles

« Nous avons mis en place un circuit de cheminement avec des lignes blanches, des pointillés, des zones d’attente », rapporte Aurélien Daumas-Richardson. Tous les plannings ont été revus pour éviter autant que possible le croisement des élèves et des professeurs dans les couloirs. Il a également fallu repenser l’accueil des parents. À Rambouillet, les enseignants vont eux-mêmes chercher les enfants à la grille de l’établissement, ce qui raccourcit le cours de dix minutes. « C’est une grande organisation, qui soulève quelques inquiétudes du côté des parents, mais les équipes sont très investies et nous allons ajuster cela au fur et à mesure », déclare Salvatore Pace, directeur du conservatoire Gabriel-­Fauré, dans les Yvelines. À Mantes-la-­Jolie, seuls les parents d’enfants en situation de handicap ou âgés de moins de 8 ans ont accès au conservatoire.

Les orchestres scindés

Pour les cours collectifs, notamment d’orchestre, de nombreux établissements ont divisé l’effectif en deux groupes. À Metz, chaque groupe répète une semaine sur deux. De même, à Avignon, l’orchestre symphonique travaille par “partiel” et se retrouvera au complet une fois par mois, dans un auditorium permettant de maintenir les distances sanitaires.
« À Toulouse, nous avons une dizaine d’orchestres comptant entre 60 et 90 élèves, rapporte Jean Dekyndt. Même divisés en deux, les cours gardent du sens. » En revanche, au conservatoire Gabriel-Fauré, composé de deux établissements, à Rambouillet et à Saint-Arnoult-en-Yvelines, l’orchestre a été scindé en un ensemble à vent et un à cordes. « On ne sait pas encore si l’orchestre symphonique pourra se réunir, confie le directeur, Salvatore Pace. Les ensembles travailleront des morceaux communs et on va faire comme si l’orchestre symphonique existait de façon pérenne. »

Cours à distance

En dépit du manque de place dans certains établissements, les cours à distance sont de préférence évités. « Avec les enseignants, nous allons tout faire pour ne pas revenir à cela, prévient Nicolas Stroesser, directeur du CRR de Metz. Il faut discuter de tout ce qu’il est possible de développer à l’avenir sur ce plan, mais ça n’est pas la chose à faire en période de crise. » Pour autant, certains établissements ont déjà mis en place des cours à distance, comme à Avignon, pour les élèves suspectés de Covid. Les salles de cours ont ainsi toutes été équipées de wifi. Au Conservatoire de Lyon, le distanciel est prévu pour des cours théoriques sur les aspects pratiques du métier, qui se tiennent dans des salles où l’ensemble des élèves ne peut tenir. « Les intervenants peuvent donner cours à distance, explique le directeur Mathieu ­Ferey. Certains enseignants assurent aussi leurs cours à distance pour raison de santé. » Salvatore Pace et ses équipes travaillent également à un plan de secours numérique, particulièrement pour les disciplines qui avaient le plus été affectées par le confinement : la danse, le théâtre, les pratiques collectives. « Il faut qu’on prépare un maximum de choses pour ne pas être de nouveau pris au dépourvu. On a déjà réalisé des films avec les grands élèves de danse pour avoir des exemples à envoyer, on a mis en place un serveur NAS pour échanger des données. »

Le masque selon les disciplines

Comme dans tous les lieux clos, le masque est de mise, même si l’on fait des exceptions selon les pratiques et les établissements. À Caen, la salle est suffisamment grande pour avoir une distance de deux mètres entre les chanteurs, qui ne sont donc pas tenus d’être masqués. La situation est la même pour les instrumentistes à vent, les comédiens et les danseurs, sauf quand ils sont inactifs. Les professeurs peuvent retirer le masque pour montrer l’exemple. À Avignon, par contre, les chœurs seront masqués, comme à Rambouillet. Pour ­Nicolas Stroesser, « il faut responsabiliser les équipes. Le port du masque est le principe de base, mais cela peut être adapté selon la taille du groupe, la distance qu’il est possible d’avoir… » Au conservatoire associatif du Ménestrel, à Chantilly, la directrice Agnès Dalarun, également chef de chœur, laisse le choix aux choristes du port du masque, sachant que la distanciation physique est possible. De manière générale, le professeur est tenu de porter le masque au maximum. En effet, un ensei­gnant qui porte le masque ne sera pas considéré comme cas contact, même si un élève porteur du virus n’a pas le sien pendant le cours. « C’est un élément du protocole qui nous permettra de continuer l’activité si la situation se produit », explique Maxime Leschiera, directeur du conservatoire de Bordeaux.

Vidange et désinfection

Plusieurs établissements ont mis en place des procédures particulières pour la vidange des instruments à vent. À Caen, « chaque élève vient avec son chiffon dans un sac plastique refermable, explique Aurélien Daumas-Richardson. L’élève fait ensuite la vidange sur son chiffon, qu’il remportera avec lui. » À Avignon, les endroits où doivent se placer l’élève et le professeur ont été délimités. Des lingettes sont fournies et doivent être jetées dans des poubelles réservées aux “déchets Covid”. Des gants sont également mis à disposition. De manière générale, le nettoyage et la désinfection des salles ont lieu plusieurs fois par jour. À Avignon, des équipes de nettoyage dés­in­fec­tent le sol après chaque cours de danse. À Toulouse, les élèves qui souhaitent utiliser une salle en autonomie se voient remettre un kit avec du gel et des lingettes pour nettoyer les points de contact et le clavier de l’instrument. Harpe, clavecins et orgues, en revanche, ne sont pas désinfectés car trop fragiles. Pour ceux qui n’avaient pas rouvert en mai, comme Mantes-la-Jolie, et n’avaient aucun équipement de protection ou de désinfection, la situation est délicate : « Il y a de grands délais d’attente maintenant pour avoir du gel et des Plexiglas, explique le directeur Philippe Tormen. Pour le moment nous ne pouvons pas ouvrir de studios aux élèves, car nous n’avons pas trouvé de moyens de les désinfecter. »

Mobilisation du corps enseignant

Les enseignants sont également sollicités. « Pour la sécurité du personnel amené à installer le mobilier d’orchestre, nous avons un peu réduit le temps pédagogique pour que les professeurs dés­in­fec­tent leur matériel », explique le directeur de Caen. À Avignon, les professeurs ont tous un kit de désinfection. Les directeurs des établissements contactés témoignent, pour le moment, de l’adhésion de leurs équipes administrative et pédagogique. « Personne n’est heureux de ces contraintes et les équipes sont déjà fatiguées par ces acrobaties, mais on a tous envie de reprendre les cours en présentiel. On a une réunion d’équipe par semaine, le prévisionniste de la collectivité revient régulièrement, l’objectif étant d’éviter les tensions, les incompréhensions et de trouver des solutions aux problèmes », relate Aurélien Daumas-Richardson. À Metz, les enseignants se sont montrés réactifs en signalant des enfants suspectés de Covid, « délicatement et en accompagnant évidemment l’enfant, précise Nicolas Stroesser. Il faut des discussions partagées avec le corps enseignant, une cohésion pour traverser cette période. »

La charge de travail de la rentrée est particulièrement importante pour les équipes des conservatoires, amenées à gérer des situations inédites. « Les questions d’hygiène et de santé ne sont pas ma compétence première, rappelle Salvatore Pace. On se retrouve à gérer des stocks de matériel sanitaire et des procédures qui s’ajoutent à une charge de travail habituelle déjà élevée. » Dans tous les établissements, des référents Covid ont été nommés pour prendre en charge ces questions avec la direction. « C’est une période étrange, l’atmosphère au conservatoire était particulière à la rentrée, commente Aurélien Daumas-Richardson. Mais la vie reprend dans nos établissements et c’est un plaisir immense d’entendre la musique et le rire des enfants. »

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