Le Bestiaire disparu de Pascal Zavaro

Thomas Vergracht 01/10/2020

Il existe plusieurs espèces de compositeurs. Certains restent dans leur tanière, ne laissant place à rien d’autre qu’à leur monde intérieur. D’autres prennent le monde à bras-le-corps, pour en faire le terreau de leur univers créatif. Pascal Zavaro est plutôt de la deuxième catégorie.

En 2014, Pascal Zavaro répond à l’invitation du festival Ravel de Montfort- l’Amaury (Yvelines), qui lui commande une œuvre qui s’insérera dans un programme mêlant la Sonate pour violon et violoncelle du maître des lieux et Le Bestiaire très iconoclaste de Poulenc. Pourquoi donc ne pas réaliser un mélange des deux œuvres ? Un bestiaire pour violon et violoncelle ? Mais au lieu de dépeindre des espèces connues à l’instar de Poulenc (“Le Dromadaire”, “La Sauterelle”, “Le Dauphin”), Zavaro nous embarque dans une arche de Noé des espèces disparues (à cause de l’homme, encore et toujours) entre 1500 et aujourd’hui ; un Bestiaire disparu pour violon et violoncelle, entre crapaud doré, oiseau-éléphant et renard volant.

Loin de la volonté de recréer un ­Jurassic Park musical, Zavaro se saisit de ces espèces disparues non pas de manière scientifique, mais en les prenant comme socles poétiques propres à la rêverie : « Ce n’est pas une musique descriptive. Cela dit, je transcris l’idée que je me fais de l’animal. Un mouvement furtif et sautillant pour le rat-kangourou, par exemple. Pendant la composition de l’œuvre, je n’ai vu que des photos ou dessins de ces animaux. Je n’ai pas souhaité les voir en mouvement, ou les entendre, même si, pour la plupart d’entre eux, des films existent. Je tenais à ne pas en savoir trop, afin de ne pas être limité par une imitation quelconque. En réalité, tous les animaux de ce bestiaire sont des abstractions d’eux-mêmes. » Toutefois, il est spécifié aux interprètes de dire à haute voix le nom des animaux concernés avant chaque pièce, au moment du concert. La musique prend alors un corps, une dimension différente pour l’auditeur, qui se prépare de manière instinctive à l’écoute : « Si j’avais vraiment souhaité faire une œuvre abstraite, j’aurais appelé la pièce Neuf miniatures ! »

Le Crapaud doré du Costa Rica

« Le crapaud, c’est un petit animal qui bondit, qui fait de petits sauts, se déplaçant par à-coups. Sans vouloir le décrire vraiment, il s’agit plutôt de l’idée du mouvement du crapaud. Cela dit, ce court motif bondissant devient une vraie idée musicale, qui coagule progressivement, devenant un vrai flux. Le mouvement physique de l’animal devient alors mouvement sonore. »  https://vimeo.com/259560383

Le Dauphin de Chine

« Dans mon esprit, un dauphin est un être qui bondit entre les vagues, qui apparaît et qui disparaît aussitôt, plongeant sans cesse dans une eau miroitante entre les reflets du soleil. C’est comme cela que je l’ai imaginé, en tout cas. Un son suraigu de violon figure le sommet de ces vagues, et un autre personnage, le violoncelle, surgit à intervalles réguliers au milieu de cette houle. »  https://vimeo.com/258777424

Le Loup de Tasmanie

« Dans l’imaginaire, le loup a un côté menaçant, bien que dans la réalité les loups n’aient jamais menacé personne… sauf peut-être dans Le Petit Chaperon Rouge ! Malgré le fait que ce loup de Tasmanie s’apparente plus à un chien sauvage, j’ai imaginé le tranchant des dents de l’animal, avec des accords cinglants confiés au violon. La mélodie du violoncelle, quant à elle, est rampante et sinueuse. »  https://vimeo.com/258777632

Le Po’ouli d’Hawaï

« Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais cet oiseau (que j’imaginais comme un grand phénix et qui en réalité s’apparente à un moineau) m’a inspiré un petit tableau de chaleur et d’énervement. Tout le monde perd ses nerfs et son sang-froid, et on apprécierait qu’il fasse un peu plus frais… C’est exactement ce que représente le motif obstiné de violoncelle. Par-dessus, le violon dresse ce qui pourrait s’apparenter à un “vrai” chant d’oiseau. »
https://vimeo.com/258777709

La Tortue géante de l’île de Pinta

« Le registre est à la fois dense et grinçant, tentant de décrire ce géant aux pieds de plomb et sa lenteur démesurée. »  https://vimeo.com/258777478

L’Oiseau-éléphant de Madagascar

« Là-aussi, j’imagine un chant d’oiseau, mais immense et menaçant, comme si l’oiseau ne pouvait pas entrer dans la pièce ! »https://vimeo.com/258777995

Le Rat-kangourou du Désert

« L’animal est tellement furtif qu’il m’a inspiré une œuvre rapide et très courte : à peine commencée elle est déjà terminée. L’animal étant sûrement déjà caché sous un meuble à l’autre bout de la pièce… »
https://vimeo.com/258777770

Le Renard volant de Formose

« La seule espèce de ce Bestiaire qui n’est pas encore totalement éteinte, le renard volant, est une créature aux allures inquiétantes. C’est une chauve-souris géante, un chien avec des ailes ! Ce qui est fascinant avec les chauves-souris, c’est qu’elles se déplacent sans bruit, presque sans faire bouger l’air, en utilisant les ultrasons pour se repérer. Plus que l’animal, c’est justement ce mouvement d’air que j’ai imaginé ici, tout en harmoniques aériennes et impalpables. »
https://vimeo.com/258777814

Le Tigre de Java

« C’est la vision poétique la plus lointaine de l’animal. Dans mon esprit, ce tigre est un grand seigneur qui symbolise un monde disparu, fragmenté et évanoui dans l’obscurité. Pour restituer cette noblesse effacée, j’utilise la technique de la passacaille baroque, dans l’esprit de Purcell, que j’ai d’ailleurs travaillée dans d’autres œuvres par la suite. C’est, je crois, la pièce que je préfère dans ce recueil. »  https://vimeo.com/258777893

Comme un négatif, Pascal Zavaro imagine pour le 26  novembre, au musée d’Orsay, un Bestiaire chimérique, pour la voix de Stéphane Degout et l’ensemble Les Apaches (dir. Julien Masmondet). Ici, les textes seront chantés, autant témoins des monstres antiques (rokh, manticore), que du légendaire et ténébreux kraken (dans la poésie de Tennyson), jusqu’à des textes de savants fous trouvés au hasard d’internet, où, de manière très scientifique, on s’imagine pouvoir réparer les humains en cultivant des organes animaux. La folie des humains, encore et toujours.

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