La symphonie L’Ours de Haydn

André Peyrègne 01/10/2020

La création de la première des “symphonies parisiennes” de Haydn enthousiasma le public par son imitation du montreur d’ours.

Lorsque, en ce jour de 1787, le chef d’orchestre arriva dans la salle des Cent Suisses au palais des Tuileries, le thème du 4 mouvement de la symphonie qu’il allait diriger tournait dans sa tête de manière obsédante. Ce thème, porté par un bourdon (notes tenues) des violoncelles et contrebasses, vaudrait à cette symphonie le titre de “l’Ours”, évoquant l’animal en train de danser.
Ce chef était la coqueluche du Tout-Paris. Premier musicien classique de couleur de la capitale, haï autant qu’aimé, il était surnommé le “Mozart noir”, le chevalier de Saint-George.

Né en Guadeloupe, fils naturel d’une esclave, Joseph Bologne de Saint-George avait été adopté à Paris par une famille qui l’avait affranchi et lui avait permis d’étudier l’escrime et la musique. Il semblait aussi doué dans l’une et l’autre discipline, était devenu une vedette du fleuret, mais aussi un musicien accompli, qui jouissait des faveurs de la reine Marie-Antoinette.
Si sa couleur de peau lui avait barré l’accès à la direction de l’Opéra de Paris, il était ici chez lui. La salle des Cent Suisses était le siège de la Loge olympique, lieu de concert dépendant de la loge de la Parfaite Estime, créé par le comte d’Ogny, violoncelliste et intendant des Postes. L’orchestre de soixante-dix musiciens qui s’y produisait était prestigieux.
D’un geste énergique, le chevalier de Saint-George abaissa la main. Aussitôt l’orchestre rugit en un arpège ascendant de do majeur : do, mi, sol, do, mi.
Ainsi commençait la symphonie d’un compositeur qu’on avait peu entendu à Paris jusqu’alors : Joseph Haydn. Au service des princes Esterhazy, non loin de Vienne, depuis une vingtaine d’années, il bénéficiait d’une haute réputation. C’est pour cela que la Loge olympique lui avait commandé six symphonies*.
L’auditoire se laissa emporter par l’allure martiale du premier mouvement. Le compositeur s’était mis en frais de trompettes et timbales. Cela donnait de l’éclat à l’œuvre.
Les deux mouvements médians, l’adagio entrecoupé de silences, traité en forme de variations, et le menuet, plutôt lent, avec au centre un passage rustique, se déroulèrent sans encombre.
La surprise vint du final. C’est là que se trouvait le thème obsédant, tournoyant, porté par le bourdon des cordes graves, évocateur de l’ours. L’animal n’était pas celui d’une forêt sauvage, mais celui d’un montreur d’ours en train de danser sur un air de vieille. La musique s’enflamme. L’ours tourne jusqu’à l’ivresse au-dessus de puissants coups de timbales. Le public se laisse emporter. C’est l’apothéose.
Dans la série des symphonies “parisiennes”, le chevalier de Saint-George avait décidé de diriger celle-ci en dernier, la considérant comme la plus brillante.
Par la suite, le Mercure de France traita Haydn de « vaste génie qui sait, d’un sujet unique, tirer des développements si riches et si variés ; bien différent de ces compositeurs stériles, qui passent continuellement d’une idée à l’autre, faute d’en savoir présenter une sous des formes variées, et entassent mécaniquement des effets, sans liaison et sans goût ».

Le chevalier de Saint-George avait réussi son coup. D’escrimeur d’élite, il était devenu montreur d’ours !

* Ces symphonies portent les numéros 82 à 87 et sont aujourd’hui appelées “parisiennes”.

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