La part animale de la facture instrumentale

Mathilde Blayo 13/10/2020
Crin, os, peau, boyau, ivoire, nacre, nerf, vessie… les matériaux d’origine animale ont toujours été associés à la musique. Mais cet usage est remis en question par les considérations écologiques et éthiques de notre siècle.

Un os creux en guise de flûte, des carapaces de tortues comme percussions, une peau tendue sur laquelle taper de ses mains un rythme sacré… Le lien entre matière animale et musique traverse les âges, évoluant au gré des avancées techniques de la facture instrumentale. Mais dans le 21e siècle de la cause animale, les musiciens et les luthiers s’interrogent et le remettent en question, surtout quand sont concernées des espèces en voie de disparition comme l’éléphant.

Ivoire d’éléphant

Utilisé comme plaque de tête sur les archets, sur les claviers des pianos, orgues et clavecins construits avant 1990, ou comme ornement sur certains instruments baroques, l’ivoire d’éléphant est soumis à d’importantes restrictions. En 1975, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages (Cites) classe l’éléphant d’Asie à son annexe I, puis celui d’Afrique, en 1990. Ils rejoignent ainsi la liste des animaux « menacés d’extinction », ce qui a pour conséquence un encadrement drastique de la vente d’ivoire.

Pour être légal au niveau international, l’ivoire doit avoir été prélevé avant ces décisions : on parle d’ivoire “pré-convention”. Le 16  août 2016, le ministère de l’Environnement, alors dirigé par Ségolène Royal, publie un arrêté interdisant la vente et l’utilisation à des fins commerciales d’objets « composés en tout ou partie d’ivoire », empêchant ­ainsi les archetiers de travailler ce matériau. Après négociation, l’arrêt a été amendé en mai 2017, autorisant les archetiers et les fabricants de pianos, orgues et clavecins à fabriquer, vendre et restaurer des instruments contenant de l’ivoire, à condition qu’il soit entré sur le sol européen avant le 18 janvier 1990.

Laissez-passer pour l’instrument

Il faut donc prouver que l’ivoire est antérieur. « On se retrouve souvent dans la situation où des familles ont de vieux instruments ou morceaux d’ivoire, mais n’ont pas de preuve d’achat, explique Coraline ­Baroux-Desvignes, qui suit le sujet pour la Chambre syndicale de la facture instrumentale (CSFI). Les techniques nous permettent de dater des objets anciens, mais pas à cinquante ans près : on ne verra pas la différence entre un ivoire de 1970 et un de 1990. » Un musicien qui voyage avec son archet ou instrument équipé d’ivoire doit fournir un certificat attestant qu’il est “pré-­convention”. Mais la législation varie selon les pays, et certains ont eu de mauvaises surprises en passant la douane. En 2018, un Britannique parti s’installer en ­Nouvelle-Zélande avec son piano de 1895 se l’est vu confisquer. La partie supérieure des touches, a été retirée. L’Union européenne devrait bientôt établir une politique communautaire sur la question.

Les stocks s’épuisent

Si les archetiers continuent à défendre l’utilisation de l’ivoire, c’est qu’ils n’ont pas trouvé de solution de remplacement satisfaisante. Posée sur la tête de l’archet, la plaque fait environ 2 centimètres de long pour 1 de large. « C’est un élément qui doit protéger l’archet, explique l’archetière Sylvie Masson. L’ivoire est assez souple et résistant pour amortir la pression du taquet en bois qui tient la mèche de crin. Il a une élasticité qu’on ne trouve pas avec l’os. » Avec sa propriété hygroscopique, il s’adapte au bois qui gonfle et dégonfle. Son usage était aussi important pour les pianos. « Les ONG et tous ceux qui s’émeuvent autour de l’ivoire ne savent pas que nous ne l’utilisons que pour la plaquette posée sur la touche, et celle-ci fait entre 1,2 et 1,6 millimètre d’épaisseur, explique ­Stephen Paulello, facteur de pianos. Dans une défense d’éléphant, on fait 40 claviers. La mort naturelle de ces animaux suffirait amplement à couvrir tous les pianos d’ivoire… » Depuis l’arrêt de 2016, les pianos neufs ne compor­tent plus d’ivoire, sauf exception. Le facteur français se fournit en Allemagne, chez J. Gg. Bücking, qui “trace” tout son ivoire, documents à l’appui. Pour l’heure, les professionnels travaillent avec des stocks “pré-convention”. Qu’adviendra-t-il le jour où ceux-ci seront épuisés ?

Ivoire de mammouth

Pour remplacer la défense d’éléphant, celle de mammouth est la plus employée. L’espèce étant éteinte, son ivoire n’est pas interdit à la vente. Marie-Pierre ­Delaruelle fournit de nombreux facteurs d’instruments français. Elle travaille essentiellement avec un contact basé à ­Iakoutsk, en Sibérie. Là-bas, des hommes cherchent dans le permafrost les défenses des pachydermes disparus. « Conservée pendant des milliers d’années dans la glace, la matière première n’est pas toujours en bon état. L’ivoire se craquelle, se fend en petits morceaux, explique-t-elle. La couleur peut être très différente de l’ivoire d’éléphant, avec une matière abîmée, marron, bleue ou verte. Ces imperfections sont des qualités en coutellerie, mais l’archetier veut les parties les plus blanches, sans défaut. » Légal, l’ivoire de mammouth reste cher : entre 300 et 500 euros le kilo. Il est aujourd’hui présent sur de nombreux archets.

« L’os doit être parfait »

L’os a aussi été envisagé en remplacement de l’ivoire d’éléphant pour les archets. Mais il est moins souple et ne séduit pas les archetiers. Marie-Pierre Delaruelle en prépare pour des fabricants d’instruments. Elle reçoit des os prédébités qu’elle finit de travailler en atelier : « La matière de départ est ingrate, sale et peut sentir fort, raconte-t-elle. Il faut faire dégraisser l’os, le dégrossir, le découper. » Pour 10 kilos achetés, à 50 centimes le kilo, elle n’aura que 1,5 kilo de matière finale, revendue à la pièce. « L’os doit être parfait, sans tache de sang, sans gras et le moins poreux ­possible. On utilise surtout le tibia et le fémur de bœuf, de gros os, avec lesquels on produit un maximum de choses, explique Marie-Pierre Delaruelle. Dans les os ronds ou creux, on fera des pièces comme des bagues de cornemuse ; les os pleins et longs serviront pour l’archeterie baroque. Ce matériau est utilisé depuis tellement longtemps ! » Stephen Paulello se sert d’os de bœuf pour le clavier des orgues ou des clavecins. Mais l’os vieillit mal et des stries et points noirs peuvent apparaître.

Colles animales

Les os entrent aussi dans la confection des colles animales. Fabriquées à partir de la gélatine d’os, de peau de lapin, de nerfs, de poisson ou de vessie, elles sont toujours très appréciées car elles sont réversibles. « Cette colle s’applique à chaud, elle cristallise et permet une parfaite transmission du son ; quand on l’humidifie, elle se décolle, explique le luthier Guillaume Kessler. On peut ainsi désassembler les pièces de l’instrument pour l’entretenir. » En mélangeant les colles, on obtiendra une texture et une puissance différentes. « La colle d’os sera plus cassante, je l’utilise particulièrement pour les pièces que je devrai décoller. Celle de peau ou de poisson est plus élastique, plus résistante », rapporte-t-il. Des colles non animales, comme la colle de bois, sont aussi employées en lutherie et sont devenues majoritaires dans la facture d’instruments plus imposants comme les pianos.

Crin et rudes hivers

Parmi les matériaux d’origine animale utilisés en lutherie, il y a le crin pour les archets. Le plus gros du marché vient de Mongolie, où s’est rendu le luthier toulousain Pierre-Yves Dalle Carbonare. « Il y a vingt-cinq ans, les musiciens venaient refaire leur mèche d’archet tous les ans ; depuis quelques années, c’est tous les quatre à six mois, raconte-t-il. Je suis donc allé à la rencontre des fournisseurs et éleveurs avec lesquels je travaille pour comprendre pourquoi. On m’a expliqué que les chevaux n’étaient pas bien nourris. L’herbe, qui était haute de 80 centimètres il y a quinze ans, ne fait plus que 5 à 10 centimètres aujourd’hui. Les hivers sont plus rigoureux, avec beaucoup de neige. L’année 2008 a été catastrophique pour les éleveurs, qui ont perdu des milliers d’animaux. » Le nombre de violonistes augmentant, la demande en crin est de plus en plus forte et en décalage par rapport à l’élevage, qui souffre du changement climatique, et au travail qui reste artisanal.

1 790  euros le kilo

Seul le crin blanc de mâles – « car les juments urinent sur leur queue » – devrait être utilisé en archeterie, mais du crin beige ou marron est blanchi au détergent et donc abîmé. Le très bon crin est difficile à trouver et coûte cher : 1 790 euros le kilo, d’après le luthier toulousain, à qui il faut environ 5 grammes par archet. « Le crin prélevé sur l’animal vivant, c’est 3 % du crin vendu, explique-t-il. Il faut quatre à cinq ans pour que la queue repousse, or elle permet aux chevaux de se protéger des piqûres de taon. Le crin est surtout acheté à la sortie des abattoirs. Il est ensuite trié par des gens qui travaillent dans leur yourte et sentent entre leurs doigts sa qualité. » Le crin doit être sans aspérités et blanc. Les chevaux de Camargue en fournissent aussi, mais « trop grossier », considère Pierre-Yves Dalle Carbonare, qui préfère celui des chevaux sauvages australiens. « Mais il est rare d’en avoir et, dès qu’ils sont en surpopulation, ces chevaux sauvages sont abattus par hélicoptère, leurs cadavres chargés dans des 4×4. C’est barbare, alors je ­les boycotte », affirme-t-il. Des crins synthétiques ont fait leur apparition ces dernières années. Encore marginaux, ils pourraient pourtant convaincre les défenseurs de la cause animale.

« Les peaux sont des déchets de la chaîne alimentaire »

Pour les percussions, cela fait déjà une quarantaine d’années que la matière synthétique l’a emporté. David Alaime, directeur commercial du fabricant de percussions Bergerault, explique qu’il « est de plus en plus rare de travailler avec des peaux animales. La peau synthétique n’a pas du tout le même rendu, mais elle a l’avantage de ne pas se désaccorder aussi souvent qu’une peau naturelle, sensible à la chaleur et à l’humidité. » Cette dernière est surtout utilisée pour les timbales d’orchestre, ce sera alors de la peau de veau, ou pour les tambourins, en veau ou en chèvre. Frédéric Dumas, de la Tannerie Parcheminerie Dumas, fondée par son grand-père, prépare les peaux pour les percussions. Il sélectionne celles dont il a besoin chez un collecteur, qui aura récupéré les siennes en abattoir et les aura sto­ckées et salées pour la conservation. « Je regarde la couleur, l’épaisseur, la qualité générale de la peau, qui ne doit pas avoir de marque, explique-t-il. L’important, c’est surtout l’épaisseur : pour une timbale, elle varie de 0,2 à 0,3 millimètre. La chèvre et le veau ont des peaux trop épaisses, alors je prends du chevreau. » La peau est préparée comme du parchemin, « puisqu’en réalité, c’en est un », rappelle le tanneur. Dans des bains alcalins, elle est dégraissée, décrassée, les poils sont retirés. Depuis quelques années, Frédéric Dumas reçoit davantage de demandes pour des tambours chamaniques, avec des peaux de cerf ou de bison. La demande de peau pour timbale est aussi en légère augmentation. Sur son rapport à l’animal, Frédéric Dumas juge que « les peaux sont des déchets de la chaîne alimentaire. Nous faisons du recyclage avec une activité très peu polluante. »

Le travail sur la matière animale relève d’un savoir-faire ancien qui perdure et qui fait vivre les éleveurs de moutons mérinos, qui fournissent la laine des feutres des marteaux des pianos, les collecteurs de peaux, les chercheurs de mammouths, les travailleurs d’os, les éleveurs d’ormeaux, qui fournissent la nacre… autant de personnes qui travaillent dans un respect sincère pour l’animal et ce qu’il permet à la musique.

 

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous