À New York, la musique retient son souffle 

Sarah Andersen 03/11/2020

La pandémie a donné un violent coup d’arrêt au secteur musical américain. La capitale culturelle, New York, sommeille depuis le mois de mars, sans aucune perspective de réouverture. Si la crise a incité certains à se réinventer, elle a aussi précipité de nombreux artistes vers la précarité et l’exode, sans soutien de la part de l’État.

Le quartier est méconnaissable tant il semble vidé de son âme. Les affiches datent du printemps dernier, les enseignes ne scintillent plus, les trottoirs sont désertés, la musique ne résonne plus. D’ordinaire l’un des quartiers les plus vivants de Manhattan, Broadway, est plongé dans le noir. L’épicentre de la vie culturelle new-yorkaise n’a pour écho qu’un silence pesant, signe d’une industrie musicale au bord du gouffre. Bassoniste à l’orchestre du Metropolitan Opera de New York (le Met), Mark ­Romatz contemple avec des yeux éteints les portes closes des salles de spectacle qui bordent la 43e Rue. Sa douzième saison à l’orchestre n’aura pas lieu.

Une saison annulée

Le patron de la grande maison américaine de l’opéra, Peter Gelb, a annoncé, le 23 septembre, l’annulation de la saison 2020-2021 : « Il ne serait pas prudent pour le Met de rouvrir avant qu’un vaccin soit administré à grande échelle, que ­l’immunité collective soit atteinte et tant que le port du masque et la distanciation physique resteront de vigueur. » Jamais telle décision n’avait été prise en cent trente-sept ans d’histoire et elle a été reçue avec beaucoup d’amertume. « J’ai investi dans ma formation, dans mes instruments. J’ai travaillé dur pour gravir les échelons, de ma petite ville du Michigan jusqu’à l’orchestre le plus prestigieux du monde, j’ai dédié ma vie à la musique et aujourd’hui tout est en suspens », poursuit le bassoniste. 

Les artistes du Met n’ont pas tu leur déception. « Cette décision n’est pas seulement dévastatrice pour nous et pour nos familles, mais aussi pour l’avenir de la musique à New York. […] Nous avons le cœur brisé », écrivait le chœur de l’Opéra sur les réseaux sociaux.

Rien avant juin  2021

Pour les artistes aux États-Unis, les coups durs s’enchaînent et se multiplient. Après le Met, Broadway vient d’annoncer qu’aucune de ses 41 salles de spectacle ne rouvrira avant juin 2021. « Nous nous sommes engagés à relever le rideau dès que les conditions le permettront » a déclaré Charlotte St. Martin, présidente de l’association professionnelle The Broadway League, précisant que « Broadway fait vivre 97 000 personnes et injecte 14,8 milliards de dollars à la ville ».
Les perspectives restent sombres, dans le pays qui déplore plus de 200 000 victimes du Covid-19. Il faudra attendre qu’un « vaccin soit largement déployé avant que le public ne retourne dans les salles de spectacle sans masque » et cela ne devrait pas arriver avant « fin 2021 », a prévenu le docteur Anthony Fauci, directeur de l’Institut national des maladies infectieuses.

Des musiciens plus précaires

À New York, la plupart des artistes opèrent en free-lance et comptent sur une multitude d’employeurs pour joindre les deux bouts. L’industrie s’est battue pour que ceux-ci soient éligibles au CARES Act, le plan de sauvetage massif de l’économie américaine signé par le président Trump, le 27 mars. Ce plan, de 2 000 milliards de dollars, a été étendu pour permettre aux travailleurs indépendants de bénéficier du chômage, dispositif dont ils sont habituellement exclus.
Certaines institutions ont dû se résoudre à des mesures drastiques. Les salaires des musiciens de l’Orchestre symphonique de Boston ont été réduits de 37 %. Ceux de l’Opéra de San Francisco ont été divisés par deux. Quant au Met, la prestigieuse institution ne paye plus ses employés depuis le 1er avril. Mark Romatz compte désormais sur le chômage : 400 dollars d’indemnisation hebdomadaire, soit 340 euros, « insuffisant pour le coût de la vie ici ».
Le bassoniste encaisse le coup, mais redoute des conséquences à long terme, alors que le Met n’a pas caché sa volonté de faire des économies. Le syndicat American Guild of Musical Artists (AGMA) a d’ailleurs déploré, dans un communiqué, que « le Met semble déterminé à faire des économies de personnel et à tailler dans nos contrats. […] Le Met peine à comprendre qu’il ne va pas résoudre ses problèmes en tournant le dos aux artistes qui animent l’institution depuis des générations. »

Vers une “dépression culturelle”

L’interruption brutale de l’industrie musicale a précipité les États-Unis dans « une dépression culturelle sans précédent », nous explique Adam Krauthamer, président du syndicat des musiciens ­Local802, organisation qui compte 7 000 membres. Celle-ci se traduit en un triptyque : « Sociétalement, notre audience est privée de toute connexion à l’art ; économiquement, certains musiciens ne survivront pas sans aide ; psychologiquement, nos artistes souffrent de ne pouvoir exercer le métier pour lequel ils ont fait tant de sacrifices. »
Retraite anticipée, changement d’activité, retour dans les familles… plongés dans l’incertitude et la précarité, de nombreux artistes se découragent. Ned Hanlon, choriste au Met, a plié bagage et s’est envolé pour Puerto Rico, « où le coût de la vie est moins élevé » et où il prend des cours de gestion d’entreprise, « histoire d’avoir une solution de repli dans le pire des scénarios ». Matthieu Cognet, pianiste free-lance, fait partie des quelques privilégiés qui ont pu se replier sur l’enseignement. « Après une violente phase d’angoisse » et face à l’annulation de ses tournées, ce Français, installé aux États-Unis depuis douze ans, a concentré son activité sur l’accompagnement d’élèves à la Juilliard School. « Je suis conscient de la chance que j’ai », nous confie-t-il entre deux cours.

Appel à la créativité

Mus par une forme d’énergie du désespoir, certains musiciens tentent d’insuffler un nouveau souffle à la musique classique. Brent Chancellor, chef de l’Orchestre symphonique de Ridgewood (New Jersey), fait partie des optimistes. « Nous pouvons faire preuve de créativité pour imaginer de nouveaux produits avec les moyens à notre disposition et permettre à notre art de prospérer même dans la crise. » C’est ce que tente de faire Maria Sensi Sellner, cheffe d’orchestre à Pittsburgh (Pennsylvanie). Depuis son écran d’ordinateur, elle a passé les six derniers mois à collaborer avec neuf compagnies musicales pour créer la Decameron ­Opera Coalition. Les 82 artistes réunis pour le projet ont créé une série numérique, diffusée en ligne chaque vendredi.
Mais derrière ces élans de créativité, Brent Chancellor reconnaît une certaine « online fatigue », une lassitude de ce « tout virtuel » à quoi la musique est réduite ici. Alors, quand Maria Sensi Sellner constate que « la musique revient en Europe », elle ne peut s’empêcher d’exprimer « une pointe de jalousie ». C’est aussi pour elle un signe d’espoir : « Cela nous prouve qu’un certain équilibre est possible, dans lequel le public et la musique peuvent se retrouver. » Pour Adam Krauthamer, du syndicat Local802, il est « urgent que le gouvernement propose un plan sanitaire qui permette aux musiciens de retourner sur scène et de préserver ce lien indispensable avec la société ». Difficile à imaginer dans un secteur historiquement porté par la philanthropie sans véritable intervention de l’État.

Un modèle économique à bout de souffle

Aux États-Unis, la musique reçoit peu de subventions publiques. L’industrie repose sur les donations privées et sur la billetterie. Les productions coûteuses requièrent que les salles soient bondées pour être rentables et ouvrir en capacité réduite, comme c’est le cas en Europe actuellement, n’est pas viable.
Depuis mars, le secteur privé n’a cessé de venir en aide à la culture. Par exemple, le consortium d’associations Artist Relief Fund a créé une plateforme pour recevoir des dons et les distribuer sous forme d’aide de 5 000 dollars à chaque artiste éligible. Plus de 130 000 demandes ont été reçues et, en six mois, l’équivalent de 13,5 millions de dollars a été versé à 2 700 personnes.
Si l’industrie musicale américaine « a la chance de pouvoir compter sur la générosité des amoureux de l’art », cela n’exonère pas le gouvernement « de prendre sa part de responsabilité, sans quoi beaucoup de salles de spectacle mettront la clé sous la porte », prévient Adam Krauthamer. C’est l’essence du mouvement Save Our Stages (SOS), qui réunit 2 000 salles indépendantes et appelle le Congrès à l’aide, sollicitant 10 milliards d’aide fédérale. Certains politiques ont exprimé leur soutien, comme le sénateur démocrate Charles Schumer, qui promet de « se battre » pour « intégrer cette aide dans le budget de la prochaine législature ». Message reçu pour Adam Krauthamer, qui affirme qu’« on ne peut pas juste se vanter que New York soit la capitale musicale du monde sans soutenir financièrement cette idée ».

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