« Des musiciens sont sans salaire depuis avril »

Mathilde Blayo 05/11/2020

Emmanuel Ceysson est le plus américain des musiciens français : après avoir été harpe solo du Metropolitan Opera de New York, il vient de rejoindre en octobre le Los Angeles Philharmonic. Il nous livre ses impressions sur les États-Unis en pleine incertitude face au résultat de l’élection présidentielle, et toujours aussi durement frappés par le Covid.



Comment les musiciens appréhendent-ils les résultats de ces élections présidentielles ?

On fait partie d’un microcosme, les musiciens sont plutôt pro-démocrates. De ce que je vois de mes collègues sur les réseaux sociaux, il y a une certaine fébrilité. Ils ont poussé à voter pour Biden. Mais c’est surtout un vote anti-Trump. Les maigres subsides publics qui existaient pour la musique classique ont été supprimés par l’administration Trump. Biden a surtout passé sa campagne à trouver des votes et la culture n’a pas été un sujet particulier. C’est plutôt au niveau local que la culture trouve une oreille, avec les sénateurs qui essaient de se battre au Sénat pour prolonger les aides d’urgences destinées à faire face à la crise du Covid-19. Depuis l’expiration des chèques d’urgence le 31 juillet dernier, aucune nouvelle aide n’a été votée. Le moral est bas, d’autant plus quand on voit les résultats, le pays divisé, les sondeurs qui se sont trompés. Tout cela ne plaide pas pour un retour à la culture. A New-York, un sondage sur le retour dans les théâtres montre bien que les gens ne sont pas prêt à y retourner. Même si la contamination baisse, les salles ne rouvriront pas tout de suite. La crise est là.

Économiquement, quelle est la situation des musiciens?

Quand la crise sanitaire est arrivée, j’étais encore harpiste au Metropolitan Opera de New-York (Met). Nos salaires sont passés à 0 au 1er avril. L’institution new-yorkaise va sans doute souffrir plus que les autres. Ses moyens dépendent principalement des donateurs privés, qui votent plutôt républicain, et de la billetterie qui, aujourd’hui, est à l’arrêt et qui est de toute façon en difficulté depuis quelques temps. L’institution a aussi été durement frappée par deux décès « Covid », un dans l’orchestre et un chef assistant, et des décès dus à la surcharge des hôpitaux. C’est une période très difficile pour eux. Plus de 30% de mes collègues du Met ont quitté New-York parce qu’ils n’arrivaient plus à y vivre. Certains ont lancé une entreprise de communication pour les musiciens. Mais si le Met rouvre, ils retourneront en fosse. Dès mon arrivée aux États-Unis j’ai de toute façon constaté que beaucoup de musiciens mettent volontairement en avant le fait d’avoir d’autres activités que celle de musiciens. J’en connais qui sont aussi agent immobilier, ou qui ont des activités compatibles avec l’activité d’orchestre. Il y a une grande résilience dans ce pays, un optimisme permanent malgré les difficultés. Le Met reste l’exception sur le zéro salaire. Les plus grands orchestres ont maintenus des rémunérations. Au Los Angeles Philharmonic, je suis payé à 30% de mon salaire normal, ce qui est suffisant pour payer mon loyer et bien vivre. Ils nous ont tous alignés sur le salaire de base touché par un musicien du rang. Les salaires sont plus importants ici qu’en Europe, puisque nous n’avons pas les mêmes compensations sociales.

Beaucoup d’institutions américaines ont annulé leur saison, dont le LA Phil. Que faites-vous de ce temps ?

Nous travaillons quand même. En échange du salaire de base maintenu, nous devons un certain nombre de service. Comme le Hollywood bowl (théâtre en extérieur) est libre, nous avons pu enregistrer des vidéos en août, et là encore en octobre. Le contenu est disponible sur le site de l’Orchestre. Nous sommes censés être disponibles pour tout projet du LA Phil. Cette activité dépend beaucoup du directeur musical. Gustavo Dudamel est très impliqué. D’autres grands directeurs musicaux sont partis. Jaap van Zweden, au New York Philharmonic, est aux abonnés absents. Pour le moment, nous devons reprendre les concerts en juillet.

Quel regard portez vous sur la France depuis les États-Unis ?

Quand on arrive aux États-Unis, on admet qu’il y a une différence de système. Ce qui est difficilement admissible pour moi aujourd’hui, c’est de voir qu’en Europe les musiciens se plaignent. L’intermittence a été maintenue jusqu’en août 2021 ! J’ai vu des gens dire : « Mieux vaut mourir d’un Covid après un concert que d’être privé de culture ». Mais la priorité ça reste la crise sanitaire. Notre public n’est pas un public jeune, il faut le protéger. J’ai un peu d’amertume devant ces plaintes, même si c’est, bien sur, difficile pour tout le monde. Mais il y a un coussin de protection dans les démocraties européennes qui soutiennent la culture. Ici il y a plus de 200 000 morts, certains musiciens sans salaires depuis avril, des théories complotistes en pagaille et on voit ce que ça donne.

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