L’obscène et le sublime ou la flûte du philosophe

Dorian Astor 06/11/2020
Que le philosophe tienne davantage du satyre que du prêtre, voilà ce que savaient déjà les Grecs. Les banquets auxquels se joignait Socrate – là-dessus Platon et Xénophon sont d’accord – relevaient des danses corybantiques plus que des mystères d’Éleusis. On rapporte que les discours des orateurs y étaient scandés par la flûte.
C’est qu’une sorte de transe semble requise pour philosopher, un transport oscillant entre la décharge lascive et l’extase mystique. Ce bond hors de soi et au-dessus de soi-même, cette rupture du principe d’individuation, ouvrait à des vérités érotiques et dionysiaques. La philosophie, comme le sexe, est un débord de soi, entre prédation d’autrui et participation au cosmos. L’âme s’écoule par un roseau et s’épanche en semence sonore.

La flûte enveloppe depuis toujours cette double dimension : pipeau obscène et souffle spirituel, elle est comme la sublimation la plus pure des pulsions les plus obscures. Elle a quelque chose, comme chez les corybantes et les castrats, d’une émasculation à la fois sacrée et fonctionnelle, coup de lame tranchant l’air pour faire vibrer la voix sans sexe des anges. Ce visage de Janus s’entend concrètement : de loin, le timbre de la flûte plane avec une beauté quasi irréelle dans l’espace ; de près, c’est une soufflerie humide, une sorte de râle sourd venu des tréfonds du corps. On dit qu’un jour Athéna joua de la flûte double au banquet des dieux. Mais Héra et Aphrodite la raillèrent bruyamment : ses joues gonflées et son visage cramoisi prêtaient à rire. La flûte est laide, forcée, rougeaude, chevrotante comme une vieille bacchante. Et pourtant sublime, cristalline et divine. Un satyre déguisé en déesse, ou le contraire. Je voudrais dire de même du philosophe. Et des vérités érotiques ou dionysiaques en général.

La flûte parle de la vérité des corps, du désir et de la pensée. Que recherchait Socrate lorsque, à la veille de sa condamnation à mort, il se mit à apprendre un air de flûte ? Sa réponse tautologique (j’apprends un air de flûte) dissimule un secret : dans une ébauche de vertige, il se connecta une dernière fois, avant de l’abandonner pour toujours, à son propre principe corporel, qu’il feignait de mépriser. Il savait que l’Éros philosophique réclame d’intimes orgies du corps pour lancer l’âme vers les sphères célestes. L’Éros musical ne règne pas autrement.

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