Culture : un enjeu politique et opérationnel

Céline Danion 06/11/2020
La fermeture des lieux de spectacle au printemps, les reports et annulations erratiques de la rentrée, plongent l’ensemble du secteur du spectacle vivant dans de multiples difficultés. Qu’est-ce qui rend l’art si irremplaçable, et singulièrement le spectacle vivant ? Qu’est-ce qui le rend indispensable ?

Sans réponses à ces questions, les solutions risquent de n’être que des colmatages d’une situation déjà tendue avant l’apparition de la crise. Tensions économiques, relationnelles, politiques, liées à une gestion du secteur trop souvent plus administrative que centrée sur des enjeux artistiques et culturels, et plus profondément existentielles : nombreuses sont les difficultés qui doivent être mises à plat avec les pouvoirs publics, largement financeurs et investis dans ce qu’il est coutume d’appeler la “politique culturelle”. Mais rien ne pourra aboutir sans deux mouvements devenus indispensables : une position politique assumée, d’une part, un mouvement d’ensemble des acteurs et métiers du spectacle vivant, d’autre part.

 Aujourd’hui, la politique culturelle se résume trop souvent à des arbitrages économiques ou à de l’utilitarisme pour éduquer, socialiser, attirer… Or, en l’absence d’objectifs politiques assumés, les réponses ne pourront être que décevantes. Le rapport à la transmission est, à cet égard, marquant. Si l’objectif “100 % EAC” a été posé, son objectif politique n’est pas clair : cherche-t-on à remplir et diversifier les salles ou à rendre la France plus créative ?
Qu’on ne s’y trompe pas : la réponse à cette question est fondamentale, elle détermine le chemin et les moyens pour y parvenir. S’il s’agit de diversifier les salles, le partenariat avec l’Éducation nationale est un alibi, alors que s’il s’agit de démocratie, il est fondamental. Pour contribuer aux politiques sociales, les projets fléchés exclusivement vers les zones “sensibles” ont leur légitimité, alors que s’il s’agit de constituer un bagage commun, la mixité de jeunes de tous horizons devrait être constitutive du projet.

On ne peut tout attendre de l’État. Dans notre histoire, de nombreux modèles se sont créés en fonction de ou en réaction à l’existant. Aujourd’hui, pour la première fois peut-être, il n’y a qu’ensemble qu’un meilleur équilibre pourra être trouvé. On ne part pas de rien : la France peut se targuer d’un maillage culturel rare. L’interpénétration de tous les acteurs du spectacle vivant est dense : artistes et techniciens, producteurs, diffuseurs dans les festivals, les institutions, le milieu rural… Chacun a besoin de l’autre, et quand les marges artistiques des uns sont menacées, ce sont les autres qui en pâtissent.

Si une partie non négligeable de l’argent investi dans la culture est publique, il est donc à tous, il convient de l’investir là où l’impact sera le plus grand pour la politique culturelle recherchée, là où les acteurs pourront le mieux en faire bénéficier les autres. L’Appel aux indépendants ou les récents États généraux des festivals ont le mérite d’exister et de mettre en exergue ces points nodaux du cycle de vie du spectacle vivant, concernant (presque) toutes les disciplines artistiques. Mais passé les démonstrations, les solutions ne peuvent être entreprises qu’à partir de la mobilisation commune et opérationnelle de tous les acteurs de l’art vivant : on risque de déstabiliser le fragile équilibre actuel en saucissonnant le problème.
Un grand temps de dialogue permet de pointer les problèmes, rarement de les résoudre. Une ambition opérationnelle conduirait à proposer des ateliers de travail avec les volontaires d’un territoire, à en suggérer des thèmes sans en prédéfinir l’issue, à intégrer les représentants de l’État et des collectivités à la table de travail et non comme arbitres, puis à tester les propositions concrètes, dès lors qu’elles cherchent le bien commun. Alors seulement, un rendez-vous dans six mois pourra servir de point d’étape pour regarder les pistes explorées dans chacun des territoires.

Céline Danion est co-coordinatrice du pôle culture de Terra nova, ancienne conseillère de  Françoise Nyssen, ex-ministre de la Culture.

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