Joce Mienniel, flûtiste chamane

Tout a commencé comme dans un film de Jim Jarmusch : une gare désaffectée du 19e arrondissement parisien, “la gare Jazz” où, par une nuit de solstice d’été, nous allions écouter un concert solo pour spectateurs seuls. Dans un sous-sol mystérieux, sur un fauteuil club ambiance Stranger Than Paradise, on aurait pu s’attendre à croiser John Lurie, mais c’est Joce Mienniel et ses flûtes que nous avons écoutés.
Avec un regard aussi intense que celui du musicien des films de Jarmusch, Joce Mienniel est également passé par le saxophone ténor lorsqu’il était étudiant au Conservatoire de Paris, avant de lui préférer l’instrument de son enfance, la flûte traversière. Musicien généreux au parcours atypique, le flûtiste improvisateur a une curiosité sans frontières. Diplômé de l’école hôtelière de Thonon-les-Bains, il y a certainement cultivé son appétit musical pour la découverte, car ce passionné d’ethnomusicologie explore depuis trente ans les musiques traditionnelles d’Asie, d’Afrique, d’Amazonie. Du bansurî indien (flûte en bambou rendue mythique par le musicien Hariprasad Chaurasia) à la flûte peule du Mali, en passant par le ney égyptien, le hulusi (chinois) ou encore le shakuhachi (japonais), Joce Mienniel maîtrise une bonne vingtaine d’instruments : « Ce qui me fascine à travers toutes ces flûtes, ce sont les modes de jeu qui changent : chanté, vibré, non vibré, jeu sur le souffle, son continu. Chacune d’elles a une identité, un bois différent, une ouverture plus ou moins large. Cela ouvre des dimensions sonores incroyables. »

Il nous prévient humblement : « Je ne suis pas un spécialiste de ces flûtes. » Ce qui l’intéresse, c’est d’intégrer leurs sonorités à son travail d’improvisateur. Son disque “Babel” (2018), qui retrace la route des Tziganes, en est l’exemple flamboyant. « J’ai imaginé ce disque de telle sorte qu’il puisse être joué par n’importe quel musicien traditionnel sur cette planète, dans une transmission uniquement orale. » Comme un pied de nez à la tour biblique qui symbolise l’incompréhension entre les hommes, le jazzman se joue des langages : au son de douze flûtes et guimbardes, il compose une musique entre tradition et modernité, et touche à l’essence même du jazz : la liberté.

« L’outil du chaman par excellence, c’est la flûte. Il y a quelque chose qui parle à notre inconscient collectif. » Que l’on pense au rituel des flûtes sacrées chez les Indiens wauja du Haut-Xingu, en Amazonie, pour se convaincre de la dimension mystique de cet instrument vieux de trente-cinq mille ans. « La flûte véhicule une vibration particulière, intrinsèquement liée à la nature, à la tradition. C’est un instrument qui donne l’impression que l’on vous susurre à l’oreille », poursuit Joce Mienniel. La proximité avec le chamanisme ne s’arrête pas au son de son instrument : son disque “The Dreamer”, à paraître en février, est entièrement composé à partir de ses rêves qu’il a transcrit, et mis en musique. Dans nombre de sociétés, le rêve est la voix privilégiée du « monde-autre » ; le chaman est, d’un certain point de vue, un rêveur à volonté qui communique avec ce monde*. « Pour ce nouveau disque, j’ai cherché dans mon jeu de flûte à rendre perceptible la puissance onirique. Je me suis concentré sur la profondeur et le relief du son. » L’album est à moitié chanté, à moitié joué, « comme le faisait Chet Baker quand les mots lui manquaient à la trompette ». Joce Mienniel serait-il un chaman des temps modernes ? Un flûtiste qui susurre à notre âme, c’est certain.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous