Les flûtes, témoins de la richesse des cultures

Mathilde Blayo 06/11/2020
Annie Ploquin-Rignol est professeur au CRR de Perpignan et flûte solo de l’Orchestre Perpignan-Méditerranée. C’est aussi une passionnée de flûtes du monde, qu’elle cherche et expérimente, fascinée par les univers qui les accompagnent.

Comment expliquez-vous la permanence de la flûte dans le temps et sur le globe ?

Avec la voix et les percussions, c’est sans doute l’un des plus vieux instruments. Des flûtes taillées dans des os d’animaux ont été trouvées en Allemagne et datées de 35 000 ans. C’est un instrument tellement simple ! Il suffit d’un os percé, d’un morceau de bambou et c’est déjà une flûte, c’est-à-dire qu’il y a un jet d’air qui se brise sur un biseau. Présentes partout dans le monde, les flûtes témoignent de la grande diversité et de la richesse des cultures et des croyances.

 

Retrouve-t-on des usages similaires de la flûte à travers le monde ?

Partout on a utilisé des flûtes pour accompagner les chants et les danses, pour séduire ou communiquer. Au Portugal, les rémouleurs utilisaient la gaita de amolador, une toute petite flûte de pan, pour signaler leur arrivée. Les chasseurs mossi du Burkina Faso ont des sifflets, qui leur permettent de communiquer de façon très élaborée, en imitant la parole. Les flûtes accompagnent aussi des cérémonies religieuses. En Indonésie, la suling, flûte à conduit à bandeau, est utilisée dans les célèbres gamelasn qui ont, parmi leurs fonctions, celle de communiquer avec les dieux.

La flûte est-elle un instrument comme un autre ou peut-elle avoir un caractère sacré ?

Sur les rives du lac Titicaca, les Quechusa utilisent les flûtes pour des rituels liés à l’agriculture. D’avril à juin, pour les récoltes, on joue la flûte de pan, puis, au mois d’août, on utilise les quenas pour remercier la terre. Les flûtes sont rangées pendant l’hiver et le repos de la terre. Puis on utilise les pinkullos, à conduit, pour appeler la pluie. On retrouve aussi ce caractère sacré de l’objet en Papouasie-Nouvelle-Guinée, avec une flûte utilisée pour communiquer avec les ancêtres. Elle est conservée dans la maison des hommes, dissimulée au regard des femmes, qui peuvent seulement l’entendre.

Quelles flûtes sont très éloignées de nos canons musicaux ?

On dit que la musique est un langage universel, ce n’est pas vrai. Quand on découvre la musique d’un nouveau pays, au début, on ne comprend rien ! C’est à force d’écouter que l’on finit par comprendre. La flûte sioux, la siyotanka, choquerait certainement nos oreilles si elle était fabriquée selon la tradition. Je ne connais aucune flûte comme celle-là : à conduit, mais à double chambre. L’air sort de la flûte et rentre de nouveau par l’intermédiaire d’une pièce de bois “totem”, qui n’est donc pas seulement décorative, et c’est là que l’air est dirigé vers la fenêtre. Les Sioux creusaient les trous n’importe où : chaque jeune avait ainsi sa propre flûte, un instrument vraiment personnel.

Pourquoi tenez-vous à garder la mémoire de ces instruments ?

La culture populaire est plus difficile à garder qu’une œuvre d’art matérielle, et c’est pourtant toute l’expression d’un peuple, de son mode de vie, de sa spiritualité qui y est contenue. Et elle peut disparaître très rapidement à notre époque, où les paillettes de l’Occident attirent beaucoup et appauvrissent les cultures étrangères. Certaines régions ont conscience de cette richesse, comme la Roumanie, un pays de flûtes, qui cherche à sauvegarder un patrimoine. Au-delà de la seule préservation du patrimoine, s’intéresser  à ces instruments, c’est s’ouvrir à d’autres façons de penser, de vivre.

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