Piano complémentaire : une matière insaisissable

État des lieux de l’enseignement du piano à destination des étudiants inscrits dans une autre discipline, qui varie selon les pays.

Le piano complémentaire est un cours donné aux étudiants inscrits dans une discipline principale (instrument d’orchestre, chant, éducation musicale, théorie musicale, composition…). En général, il s’agit d’un cours formateur obligatoire dans le cadre de l’obtention du diplôme de bachelor (grade suisse équivalent de la licence). Cette formation est également donnée dans la plupart des masters de pédagogie. Notre travail de recherche nous a amenés à nous poser la question suivante : Comment cette matière est-elle enseignée en Europe ? Quelle sont les lignes directrices, les priorités, les particularités de chaque école ? Y a-t-il des tendances par pays ?

Répondre aux difficultés musicales de l’étudiant

Après de nombreuses années d’enseignement, de nombreux échanges avec des collègues de différents horizons, il nous apparaît que le piano complémentaire est une matière quelque peu “insaisissable” à bien des égards. Présente dans quasi toutes les hautes écoles européennes, affublée de noms très divers, elle n’en est pas moins considérée comme indispensable. Notre recherche permettra, nous l’espérons, d’en dire davantage sur cet aspect. Est-ce dû au fait que le piano est l’instrument que l’on retrouve partout ? Qu’un très grand nombre de personnes commence la musique avec cet instrument ? Ou alors qu’il permet de “tout jouer” ? Est-ce dû au fait que son apprentissage peut paraître facile au début ? Ou que tous les instruments sont régulièrement accompagnés par le piano ? Ce qui est certain, c’est qu’il permet (dans le cadre du cours de piano complémentaire) de répondre efficacement à toutes les difficultés musicales de l’étudiant (le rythme, la polyphonie, les accords, l’harmonie, l’écoute, l’expression, la construction…). Ainsi, notre cours pourra s’adapter à l’étudiant, renforcer et améliorer les points qui sont encore perfectibles chez lui. Il s’agit donc bien d’une matière généraliste dans le cadre d’une formation, qui, elle, se veut extrêmement spécifique et spécialisée.

Développer l’oreille harmonique

En général, la priorité est donnée au côté instrumental, avec comme objectif, dans le meilleur des cas, une pièce pour piano seul, une pièce d’accompagnement, un déchiffrage agrémenté de quelques cadences. Nous allons voir qu’un large éventail d’autres activités serait possible afin que le piano devienne un riche outil de travail pour l’étudiant. Un des éléments importants à nos yeux serait de développer tout l’aspect harmonie pratique qui permet à l’étudiant de mieux comprendre les morceaux qu’il joue, de développer une oreille harmonique, de réaliser des arrangements, d’accompagner ses élèves avec des formules simples…

Un ambitus symphonique

Par le fait que nous jouons jouer des deux mains, le piano favorise une écoute et une compréhension verticales et harmoniques. Il permet ainsi d’appréhender la musique d’une autre façon que les instruments dits monodiques. CPE Bach disait que le clavier éduque « les yeux, les oreilles et les doigts simultanément ». Dès le départ, le piano (clavier) s’est rapidement imposé comme instrument dans la formation d’un bon musicien. Aux 18e et 19e siècles, le cloisonnement entre interprète et compositeur n’était pas aussi exacerbé que maintenant. Un compositeur comme Bach était aussi bien un instrumentiste (organiste, claveciniste, clavicordiste) qu’un improvisateur.
Le piano possède 88 touches, chaque instrument de l’orchestre est “inclus” dans son ambitus. Il a une large gamme de fréquences et offre une grande fourchette de possibilités dynamiques. Le piano est donc un instrument polyphonique doté d’une immense littérature qui couvre quatre siècles. Le développement de sa mécanique a entraîné une richesse dans l’articulation et l’expression. L’utilisation de la pédale offre des possibilités infinies à la sonorité.
Liszt a compris le potentiel orchestral du piano moderne avec sa riche palette de timbres à la disposition de l’imagination de l’interprète. (Ce n’est pas pour rien qu’il a arrangé toutes les symphonies de Beethoven pour le piano.)

Différences dans l’apprentissage

La durée du bachelor de piano complémentaire varie entre trois ans dans les pays latins (Suisse, France, Italie et Espagne) et quatre ans dans les pays germaniques (Allemagne, Autriche, Pays-Bas). Sa durée varie entre deux (Copen­hague) et huit semestres (Vienne), ainsi que la durée de sa leçon, de douze (Copenhague) et soixante minutes (­Leipzig, Salamanque, Graz). Dans une large majorité d’écoles, ce cours est obligatoire, mais nous avons été très surpris de voir qu’il n’est pas obligatoire en Angleterre, en France et en Finlande.
En Allemagne, la majorité des écoles offrent un cours de trente minutes durant quatre semestres. En Europe, les élèves reçoivent un cours individuel, contrairement à leurs collègues américains, qui ont des cours de groupe dans leur grande majorité. Il y a une minorité d’écoles en Allemagne qui demandent un prérequis en piano pour être admis en études supérieures, quelle que soit l’orientation instrumentale.
Dans tous les cas, les professeurs de piano complémentaire sont confrontés à de grands défis dans l’enseignement de cette matière. Le niveau entre chaque élève peut être extrêmement différent.

Des méthodes spécifiques

À Vienne, le professeur de piano peut collaborer avec le professeur principal pour améliorer certaines faiblesses de l’élève, que ce soit au niveau du rythme, de l’écoute, du sens du style, de l’organisation du travail. Au conservatoire Giuseppe-Verdi à Turin, les élèves du département de composition ont composé des pièces en duo pour les élèves de piano complémentaire, avec parfois des formations originales (piano-marimba).

Pour réagir à la brièveté de ce cours (trente minutes), Lyon (avec deux de ses professeurs) s’est lancé dans un projet de cours de groupe. Le cours collectif de quatre-vingt-dix minutes, avec l’utilisation de pianos numériques avec casque d’écoute, permet ainsi aux professeurs d’offrir une diversité d’activités, soit en mode groupe ou/et aussi individuel. À Lugano, les élèves en section préprofessionnelle sont tenus de jouer du piano pendant deux ans. Cela les prépare de manière adéquate pour la suite de leurs études.
Enfin, dans notre récolte de données, nous avons pu découvrir une recherche effectuée par des collègues de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne). Elle est toute récente (2017-2018), et met en évidence l’aspect “piano = instrument universel”. Cette recherche propose des pistes pour que l’étudiant soit plus engagé. L’aspect piano-outil de travail est très développé.

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